mercredi 5 décembre 2012

Henri

Je suis un gamin, sorte de bruit en culottes courtes recouvert de saleté. Je me trouve dans la cour arrière dans mes «trous», comme on les appellent. Là, tout près de l'escalier menant au balcon, dans le gazon, je me suis approprié une parcelle de terrain qui sert de champ de bataille pour mes Matchbox et mes Tonka. Et d'autres bébelles aussi. J'y ai tellement joué que le gazon n'y pousse plus depuis longtemps. Je ne m'ennuie jamais quand je suis là. Ni ailleurs non plus mais bon.

J'entends le bruit caractéristique de la clanche de la porte de la cuisine qui s'ouvre. Probablement ma grand-mère qui vient étendre du linge sur la corde. Et moi je continue à m'amuser et creuser. S'ensuivent des bruits de pas sur les marches en bois de l'escalier menant à la cour. Ce n'est pas ma grand-mère parce que ma grand-mère, quand elle m’annonce qu'on s'en va quelque part, le fait en s'accotant sur le balcon sans descendre en bas. Ça ne peut pas être ma mère puisqu'elle travaille. Pas mon père non plus, pour les mêmes raisons.

Il s'agit plutôt de mon grand-oncle Henri, qui vit chez mes grand-parents. Henri est ce qu'on appelle un vieux garçon. Ancien employé du Canadien Pacifique, à la retraite depuis 1966, il n'a jamais été marié et la chose n'a jamais semblé l'intéresser non plus. Si vous regardez la vignette du haut vous pouvez l’apercevoir, du temps où il travaillait aux fameuses shops Angus. Depuis, il occupe son temps à voyager, à lire, à remplir des scrap-books, à se promener dans le quartier, à rajouter un volume ou deux à son impressionnante bibliothèque, dessiner et aussi s'occuper du p'tit trou-de-pet qui s'amuse dans ses trous, dans la cour arrière.


S'il ne me raconte pas des histoires abracadabrantes dans la pénombre du boudoir, comme celle du petit garçon et son ami le monstre, il y va d'anecdotes sur les trains. Il connait bien, forcément. C'est de la qu'à prit naissance ma passion pour la chose. C'est sa faute. Il aime aussi me montrer des livres de sa collection, ceux sur les tablettes du haut que je ne peux pas joindre parce que je suis trop court sur pattes. Mon amour des livres origine de lui. C'est à nouveau sa faute. À la table de cuisine il m'installe souvent sur ses genoux et, prenant une feuille de papier et un crayon, dessine tout plein de choses, juste pour me montrer le plaisir de crayonner. C'est de là que m'est venu mon goût pour la chose. C'est sa faute. Encore. Mais à d'autres moments il se pointe comme ça derrière moi, vêtu de son paletot et de son chapeau, comme aujourd'hui. Mon grand-oncle ne sort jamais sans son chapeau.

Viens t-en! Je m'en vais de payer la traite, qu'il me dit.

Je sais trop bien ce que ça veut dire.

Je me lève et secoue la poussière de terre qu'il y a sur mon chandail. Et Dieu sait qu'il y en a. Ma grand-mère sort sur le balcon et insiste pour je me nettoie un peu avant de partir. Dans la cuisine elle fait tremper dans le lavabo une débarbouillette qu'elle me passe avec insistance sur le visage et dans les oreilles.

Bon, allez, c'est assez.

Je ne lui dit pas mais c'est tout comme parce qu'elle n'a pas encore tout à fait terminé que j'ai déjà filé dehors comme une balle pour rejoindre mon grand-oncle qui attend patiemment.

On sort donc de la cour pour descendre la rue Aylwin vers le sud. En chemin nous croisons cette petite fille qui vient parfois s'amuser avec moi dans la cour et dont, curieusement, je n'ai jamais connu le nom mais que ma famille a décidé d'appeler la poupoune, un surnom qui n'a rien de péjoratif puisqu'elle est très mignonne. Plus bas il y a ce monsieur âgé, assis sur son balcon près du trottoir et qui me laisse toujours flatter son chien Cooper quand je passe. Sur de Rouen on tourne à droite. On longe le commerce du tailleur Capogreco dont les beaux habits sont en montre dans la vitrine. Plus loin, près de Préfontaine, il y a tout un fourbi de camions de construction et de grues qui s'affairent. On va y construire un aréna de hockey, me dit mon grand-oncle.

Avant de tourner à gauche sur Dézéry je ne manque pas de ralentir le pas pour voir au loin les grues qui opèrent dans les deux cours à ferraille de part et d'autre de la rue de Rouen, tout près du viaduc de chemin de fer. Ça ne manque jamais de m'impressionner.

Au coin de Dézéry et Ontario y'a ce restaurant, chez Labonté où l'on accède par l'entrée tronquée. C'est un restaurant mais c'est aussi un snack-bar. La traite, comme dit si bien mon grand-oncle, c'est un sac de chips ou une tablette de chocolat ainsi qu'une liqueur. Une bouteille de nectar Denis? pas mauvais mais j'aime mieux le soda-mousse Snow White. Avec un sac de chips Hostess ce sera très bien. T'aimes pas mieux les Laurentien? Des fois, mais j'aime mieux les Hostess. 

On ressort dans la rue mais on ne reprend pas le même chemin. On marche le long d'Ontario plutôt. En quelque part mon grand-oncle entre dans une mercerie. C'est un vieux commerce, ça se voit. Au milieu il y a de grandes tables pleines de linge ainsi que sur les murs où il y a de grands tiroirs. Un monsieur aux cheveux tout blancs reconnaît mon grand-oncle et l'interpelle par son nom.

Toujours la même chose? Même grandeur? Ah vous nous avez amené de la visite aujourd'hui, qu'il dit en souriant, en me tapotant la tête. Je trouve ça drôle. Mon grand-oncle fait ses achats et, paquet sous le bras, des camisoles je crois, on ressort sur Ontario.

Et là je commence à espérer.

Plus loin, coin Cuvillier, on passe devant le restaurant Chez Jacques. Je connais bien puisque ma mère m'y amène manger de temps en temps. J'aime bien cet endroit, surtout pour ces petits juke-box qu'il y a à chaque table où, moyennant cinq sous, on peut faire jouer des chansons populaires, parfois moins.

Après avoir traversé la rue j'ai le cœur qui bat la chamade. Parce qu'on approche. Et là, quand nous y sommes presque rendus mon grand-oncle met la main sur mon épaule et m'invite à entrer à l'intérieur.

Le Bric à Brac c'est le magasin de jouets du quartier. On y trouve de tout. C'est ici qu'ont été achetés la plupart des choses que j'ai eu jusqu'à maintenant; ma piste Hot Wheels, mes voitures Matchbox, mon G.I. Joe, sa Jeep, son hélicoptère, son bateau aussi et quantité d'accessoires. Si on entre c'est parce que mon grand-oncle a envie de saupoudrer notre promenade d'une gâterie supplémentaire.

Je regarde à gauche, à droite et en haut aussi. Y'a tellement de choses que c'est un peu difficile de choisir. Le beau camion-grue Tonka est bien intéressant mais faut tout de même que je choisisse avec une certaine parcimonie, ça je sais. Je tourne les yeux vers des habits pour G.I. Joe, tout juste à côté il y a des Matchbox et là, un ensemble de shérif du far-west. Près du comptoir il se trouve des Matchbox, un peu plus gros que ceux avec lesquels je suis habitué. Puis mon grand-oncle se penche et en pointe un du doigt.

Que dis-tu de celui-là? qu'il me dit en montrant un camion-citerne rouge et blanc Ford aux couleurs de Texaco. Je te l'offre.

La joie, je dis pas.

On sort du Bric à brac pour remonter ensuite Aylwin pour le retour à la maison. Tout le long je tiens la boîte du camion entre mes petites mains et je n'arrête pas de le regarder, m'imaginant déjà en train de jouer avec. Mon grand oncle marche à mes côtés, souriant comme s'il avait gagné le gros lot et ne semblant vivre que pour rendre heureux le p'tit proutte à côté de lui.

Mon grand-oncle est décédé quelques années plus tard de complications du diabète dont il souffrait depuis bien longtemps. Je me souviens du jour où, dans le salon funéraire, je le regardais, couché dans son cercueil de métal, essayant de me convaincre du haut de mes trois pommes que nos sorties chez Labonté et au Bric à Brac sous le soleil d'été étaient bel et bien terminées, tout comme les journées à l'écouter me raconter des histoires ou à jouer aux cartes ensemble. Ça n'a pas prit de temps que son départ à fait un gros trou en moi. Juste là.

Même parti il est tout de même parvenu à me démontrer encore une fois toute l'affection qu'il avait pour moi en me laissant toute sa bibliothèque de livres. Ils ont toujours tenu une place de choix chez-moi et il m'arrive souvent de les regarder, comme je le faisais lorsque j'étais gamin. Ils me rappellent ces merveilleux moments passés avec lui, tout comme certains autres objets aussi.


1 commentaire:

  1. Ah Dom, j'ai pris quelques minutes ce matin même si j'étais pressée pour lire cet article, et comme il me manque moi aussi, comme il m'a gâtée lui aussi, tous ces beaux cadeaux juste comme ça pour me faire plaisir. Chapeau oncle Henri nous pensons à toi, même si un jour nous n'avons plus eu ce contact involontaire de notre part.

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