samedi 9 novembre 2013

La Place Versailles

 (Photo: Archives de la ville de Montréal)
Cette année la Place Versailles fête ses 50 ans. Ce n'est certes pas le plus vieux centre commercial de la région montréalaise, loin de là, mais c'est tout de même le premier à avoir été conçu dès le départ pour être entièrement à l'intérieur. Avant ça, un centre d'achats, comme on les appelait, n'étaient qu'une filée de magasins soudés les uns après les autres où l'on devait se déplacer à l'extérieur pour visiter les boutiques. Il s’en trouve plusieurs qui ont conservé cette formule, comme le centre d'achats Maisonneuve sur la rue Sherbrooke, alors que d’autres, parce qu’ils avaient de l’espace pour le faire (et le budget) ont été convertis pour devenir intérieurs. Le centre d'achats Boulevard au coin de Pie-IX et Jean-Talon en est un bon exemple; extérieur à son ouverture en 1953 on l’a par la suite modifié pour qu’il soit intérieur. Le concept «tout intérieur» repose quant à lui très largement sur celui du Southdale Center, qui vit le jour en 1956 à Edina dans la banlieue de Minnesota.

Dans le temps on retrouvait à la Place Versailles tout plein de magasins qui ont aujourd'hui tous disparu. Il y avait La Baie, un Miracle Mart remplacé plus tard par M, une quincaillerie Pascal avec sa grosse devanture entièrement faite d'outils peints en noir, un Toy World, un Distribution au Consommateur, Steinberg et bien d'autres.Les plus vieux vont aussi se souvenir du cinoche qui s’y trouvait et qui était dans un bâtiment séparé du centre commercial. Un très beau cinéma dont le lobby était très élégant avec de grandes vitres qui montaient jusqu'au plafond avec de grands rideaux. Trois ou quatre salles je crois. On peut d'ailleurs en apercevoir encore la partie arrière sur la rue du Trianon tout juste au nord de Faradon. 

 
L'arrière de l'ancien cinéma, tel qu'il apparaît aujourd'hui sur la rue Faradon.

Lorsque l’on a agrandi le centre commercial on a tout simplement choisi d’éventrer le bâtiment et d’y loger les nouvelles boutiques, ce qui est un dommage parce que je l’aimais bien moi ce cinoche. Il avait de la gueule. Pendant de nombreuses années aussi il y a eu une arcade Le Jeu installée dans un long corridor menant à la rue du Trianon. Lors de l’agrandissement on l’a déménagée dans un nouveau local près de l’entrée plus au sud mais elle n’a pas fait long feu. C’était d’ailleurs l’époque où les arcades fermaient les unes après les autres en ville, victimes de la popularité des consoles de jeu. On a aussi ouvert un deuxième cinoche dans la nouvelle section mais celui-ci a fermé quelques années plus tard.

Mais le truc le plus innovateur fut, dès 1966, l’intégration de deux œuvres d’art originales commandées à l’artiste mexicain Augusto Escobedo. Il mit quatre mois à les réaliser et elles furent dévoilées (sans voile) en juin de cette année-là en présence de l’artiste, du consul du Mexique ainsi du directeur délégué aux spectacles d’Expo 67, John Pratt.

La première est une variation intéressante des Trois Grâces de Raphaël et que l’on a installé au milieu d’une fontaine située à l’entrée principale. Trois femmes nues dansent en rond en se tenant par les mains. Et ,contrairement à ce que l’on pourrait croire elles ne sont pas en bronze mais bien en résine de polyester façonnée ainsi pour en donner l’apparence. Quoiqu’il en soit cette sculpture se trouve toujours à son emplacement original de 1966.

 Les Trois Grâces, telles qu'elles apparaissaient dans les années 60 et 70. (Photo: Collection personnelle) 

La seconde sculpture se trouvait à l’époque tout près, dans le corridor allant vers l'ouest, tout juste en bas du petit l'escalier. Il s'agissait en fait d'une installation assez élaborée qui comprenait une muraille de pierre parsemée de plantes et où de l'eau jaillissait de plusieurs endroits pour tomber dans un bassin où s'amusaient quatre enfants nus. 

 Joie de vivre, telle qu'elle était installé jusqu'à son démantèlement et relocalisation. (Photo: Collection personnelle) 

Et ces sculptures n'ont pas fait scandale? Mais non. On commençait à se réveiller au Québec. Mais on savait toutefois que ces sculptures allaient [possiblement] faire jaser alors un journaliste a interrogé les gens afin de savoir ce qu'ils en pensaient, justement.

Une dame d'un certain âge a dit «...c'est bien joli, j'aime bien ça». Un autre a dit «...c'est moderne, c'est agréable à voir, ça fait un joli coup d'œil en entrant dans le centre d'achats et c'est flatteur pour les yeux». Une jeune maman a trouvé quant à elle que «...c'est un excellent endroit pour placer d'aussi jolies œuvres d'art. C'est une bonne idée d'installer ainsi des sculptures dans un centre d'achats. Il n'y a rien de scandaleux là-dedans.»

 Des enfants s'amusent à regarder Joie de vivre ainsi que sa muraille de végétation, ses jets d'eau et ses jeux de lumières.



Une jeune maman anglophone a pour sa part trouvé que c’était un excellent endroit pour placer d’aussi jolies œuvres d’art, que c’était une bonne idée d’installer ainsi des sculptures dans un centre d’achats et qu’il n’y avait rien de scandaleux là-dedans. Quant à trois jeunes écolières elles trouvaient que c’était joli et beau.

«Ça ne vous choque pas?» A demandé le journaliste.

«Ben pourquoi donc? Pas du tout. On aimerait ça en voir un peu partout. La ville a l’air assez plate! Ça ne ferait pas de mal.» (Que doivent-elles penser de la ville aujourd’hui?!)

Pour une autre jeune femme celle-ci trouvait les dames un peu disproportionnées mais qu’elle n’y trouvait rien de choquant ou de scandaleux, au contraire. Un jeune couple de trouver que c’était très original, que c’était bien de mettre ainsi des œuvres d’art dans un centre commercial parce qu’ils n’avaient pas toujours le temps d’aller dans les musées ou les galeries d’art pour en voir.

Aujourd’hui les Trois Grâces sont toujours là, à leur emplacement original sauf qu’on a refait le bassin dans lequel elles se trouvaient. On ne peut pas en dire autant de la sculpture des quatre enfants jouant dans l’eau. Quelque part durant les années 80 le centre commercial s’est agrandi et quelqu’un, quelque part dans la direction, a trouvé que la sculpture prenait trop de place et qu’on pourrait y aménager des magasins à la place. Et c’est exactement ce qu’on a fait.

Mais plutôt que de simplement la déplacer intégralement ailleurs on a carrément décidé de la démanteler au complet. Bing pouf crac! Seuls les enfants ont été conservés et le reste a probablement fini aux poubelles. Puis un jour ils se sont retrouvés ailleurs comme ça dans une autre fontaine, placés un peu n’importe comment, sans éclairage adéquat qui puisse les mettre en valeur. 

 Joie de vivre, telle qu'on peut la voir dans son emplacement actuel, parfaitement vidée de tout son sens.

L’œuvre d’Escobedo était visuellement riche et reposait sur l’ensemble de tous les éléments qui la composaient. Lors du «déménagement» les enfants se sont retrouvés dans un environnement vide, parfaitement dénaturés et l’œuvre s’est vite trouvée vidée de tout son sens. Depuis ce temps l’œuvre d’Escobedo n’en est plus une. C’est un peu comme si un musée enlevait le cadre original d’une œuvre majeure pour lui en mettre un acheté au magasin d’un dollar pour ensuite l’accrocher près des toilettes.

Du reste, mis à part les Trois Grâces, il ne se trouve que très peu d’éléments originaux de la Place Versailles qui existent encore. Les planchers des allées, les accès et les facades ont été considérablement refaits au fil des ans. Par contre il y a ces distributrices de sacs un peu partout dans le centre commercial et qui sont parfaitement d’époque. Les sacs, aujourd’hui en plastique, étaient à l’époque en papier épais mais le design stylisé de la femme sur le sac est demeuré inchangé depuis les années 60.



Le saviez-vous? La place Versailles soit son nom à l’ancien maire de Montréal-Est, Joseph Versailles. On lui doit essentiellement le développement urbain et industriel de tout ce secteur. Il est décédé en 1931.

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