dimanche 15 mars 2026

Les dessins animés du samedi matin: une tempête parfaite

Jusqu'à la fin des années 50, voir des dessins animés signifiait accessoirement d'aller au cinéma car c'est là, et juste là, qu'on pouvait les voir, tant pour les films de Disney que pour les Looney Tunes. Mais durant cette période on peut assister à un immense changement socio-culturel au travers cet appareil qui devient de plus en plus abordable: 


Le boom n'est pas seulement l'apanage des bébés mais aussi de l'économie, qui a le vent dans les voiles comme jamais auparavant. Les gens disposent davantage de moyens financiers et les améliorations apportées dans les usines, entre autres celles où l'on fabriquait des appareils de télévision, rend ces derniers beaucoup plus accessibles. Les modèles et les formats sont nombreux et il y a un appareil de télévision pour tous les goûts et pour toutes les bourses. 

En 1957 entre en scène le studio Hanna-Barbera, nouvellement formé par William Hanna et Joseph Barbera. Ce ne sont pas des timorés en matière d'animation. Les deux ont travaillé pour MGM en créant The Tom & Jerry Show de 1938 à 1957. Ils savent fort bien que l'appareil de télévision est le médium de l'avenir par excellence. Le studio d'animation de MGM venait de fermer ses portes, considérant que la compagnie avait un catalogue assez fourni pour rediffuser ses dessins animés pour un bon bout. William Hanna et Joseph Barbera tentent donc leur chance avec leur propre studio et en 1957 arrive sur les petits écrans le premier dessin animé spécialement conçu pour ce médium: The Ruff and Reddy Show. 


Ce dessin animé connaît un succès fou et on le verra au Québec sous le nom de Pouf et Riqui. Les deux personnages sont doublés au Québec avec André Montmorency dans le rôle de Pouf et Ronald France dans celui de Riqui. La narration est confiée à Yves Massicotte (Centour). 

Hanna-Barbera créent alors d'autres séries et personnages qui feront le bonheur des enfants; The Huckleberry Hound Show (Roquet Belles Oreilles), Augie Doggy and Doggie Doggy (Jappy et Pappi Toutou), Snooper and Blabbler (Fouinard et Babillard) ainsi que leur grand succès qui arrive en 1960: The Flinstones (Les Pierrafeu, traduit ici avec les voix de Paul Berval, Huguette Proulx, Monique Miller et Claude Michaud). 

Les années 60 avancent et l'appareil de télévision se retrouve dans de plus en plus de foyers. Du même coup les percées dans la fabrication en série de jouets permet aux différentes compagnies de remplir les étalages de magasins avec un nombre de plus en plus élévé de jouets de toutes sortes. Kenner, Mattel, Ideal, Irwin, Marx, Tonka, Lego, Lesney, Milton Bradley et combien d'autres rivalisent d'audace et la télévision est l'endroit parfait pour diffuser des commerciaux vantant les mérites de leurs différentes créations. 

C'est alors que se prépare la tempête parfaite, cet espèce de Triangle des Bermudes du divertissement pour enfants. À l'une des pointes on retrouve les gros diffuseurs; les réseaux ABC, CBS et NBC ainsi que toutes leurs stations affiliées. La seconde pointe est celle des compagnies de jouets ci-haut mentionnées et la troisième pointe de ce triangle est l'ensemble des agences de publicités. Au centre, les enfants. 

Les studios de dessins animés veulent vendre leurs séries, les diffuseurs veulent vendre des espaces publicitaires et les agences de pubs ne demandent rien de mieux que connecter les deux précédents. 

Lors qu'une compagnie désire promouvoir son produit avec une publicité télévisée elle doit chercher à la diffuser au moment où l'on est pas mal certain que le public ciblé se retrouvera devant l'appareil de télévision. Des fabricants de voitures par exemple ne chercheront pas à payer pour des espaces publicitaires durant les journées de la semaine puisque les hommes, leur cible, est au travail. Durant les années 60 il y a encore quantité de ce que l'on appelait alors des ménagères ou des femmes au foyer. Comme elles regardaient des émissions durant l'avant et après-midi on retrouvait des publicités généralistes ainsi que des produits leur étant destinés comme des produits de beauté, des bas-culottes etc... Les publicité de voitures, rutilantes et vrombissantes on les retrouvait en soirée, tout spécialement durant les diffusion d'évènements sportifs comme les joutes du Canadien ou des Alouettes. Mais les enfants, on les retrouvaient quand au juste? 

On pouvait certes diffuser des pubs de jouets le matin alors que plusieurs enfants d'âge préscolaire étaient à la maison ou en fin d'après-midi avec le retour des enfants qui revenaient de l'école mais cela ne permettait pas de joindre leur public en masse. 

À la fin des années 60 on trouve la solution: il n'y pas de moment dans la semaine où les enfants  se retrouvent majoritairement devant la télévision? Alors nous allons créer ce moment et l'on choisit le samedi matin. Dès lors les réseaux commenceront à concentrer la diffusion de dessins animés et émissions pour enfants avec des acteurs durant cette période. Les compagnies de jouets savent dès lors où se retrouve son public cible et les agences de publicités sont bien contentes de pouvoir concocter d'extraordinaires pubs de jouets avec musique entraînante, enfants survoltés, une réalisation dynamique et une narrateur qui doit bourrer le tout en parlant très rapidement. 





La période du samedi matin devient donc pour les enfants un phénomène social en soi. Pour quantité d'enfants de la fin des années 60 et 70 s'installent en pyjama devant l'appareil de télévision avec leurs déjeuners, céréales sucrées et sandwich au beurre d'arachides avec un grand verre de lait au chocolat pour la plupart, afin de regarder leurs émissions favorites dont les diffusions pouvaient commencer aussi tôt qu'à six heure le matin jusqu'à l'heure du midi. C'était mon cas; pas levable pour aller à l'école la semaine j'étais de bonne heure sur le piton pour regarder les dessins animés. Et les pubs de jouets. Des tonnes de pub de jouets de tous les genres. À cette époque chaque diffusion de trente minutes comportait obligatoirement, en moyenne, huit minutes de publicité. Et comme chaque pub durait trente secondes alors cela signifiait seize publicités par tranche de 30 minutes et trente-deux par heure. Un véritable bombardement! Et les enfants en redemandaient! 

Au travers ce chaos fort bien organisé il y a cependant eu une sorte d'éclaircie, une sorte de phare permettant aux enfants de regarder des dessins animés tout en apprenant des choses utiles, enfin autre que de laisser tomber des enclumes du haut d'un gratte-ciel ou de donner des pétards bourrés à la dynamite. C'est ainsi que dès 1973 apparaît une émission que je vais particulièrement apprécier et aussi en venir à ne pas la manquer. 


Schoolhouse Rock fondait dans un même élément les notions de grammaire (Conjounction Junction), de mathématiques (The Magic Number), entre autres et d'autres sujets pédagogiques utiles. J'aimais les chansons entraînantes et faciles à apprendre même si j'étais néophyte dans la langue de Shakespeare. C'est avec cette émission que j'ai fait mes premières armes an anglais et qui m'a grandement aidé à avoir une longueur d'avance sur les autres dans ma classe lorsque les cours d'anglais sont arrivés au curriculum en cinquième secondaire. Et, en tant que passionné de bandes dessinées et dessins animés, dont j'étudiais les styles sans trop le savoir, j'admirais grandement le graphisme et le design des personnages.

Au début des années 80 le climat socio-culturel change avec l'arrivée, lente mais certaine tout comme l'appareil de télévision, du magnétoscope. Certes, le Beta de Sony était apparu en 1975 et le VHS de JVC en 1976 mais le prix exorbitant les rendaient hors de portée de l'ours moyen. Au début des années 80 la donne change. La miniaturisation des circuits, des grandes améliorations apportées au mécanismes ainsi que des méthodes de fabrication et de design peaufinés font que la bébelle devient moins grosse et aussi moins lourde. Les premiers modèles de magnétoscopes pesaient autour de 13,5 kg (30lbs). Mais au début des années 80 le prix est coupé de près de moitié, tout comme le prix et de plus en plus de gens adoptent l'appareil. 

L'arrivée du magnétoscope change la donne. On peut enregistrer une émission sur un poste pendant que l'on en regarde une autre sur un poste différent. Le format VHS qui gagne la lutte contre le Beta grâce à des cassettes vierges permettant des enregistrements de deux heures et plus. On rempli donc ces cassettes de dessins animés et autres émissions afin de les regarder plus tard. 

Les dessins animés du samedi matin sont toujours un phénomène mais afin de ne pas perdre l'auditoire infantile on change la donne dans la plus pure tradition capitaliste. Durant les années 70 les dessins animés du samedi matin et les pubs de jouets n'étaient pas liés. Durant un épisode de Scooby-Doo on pouvait voir des pubs pour les figurines Big Jim, Barbie, The Six Million Dollar Man et à partir de 1978 Star Wars. Hasbro, qui va éventuellement acquérir presque toutes sa compétition, va changer tout ça. 

La compagnie de jouets s'associe à des maisons de production afin de créer des bandes dessinées directement reliés avec les jouets que la compagnie fabrique. C'est le cas des Transformers. Ces jouets ont été créés par Hasbro à la suite d'une entente avec la compagnie japonaise Takara, laquelle avait conçu des jouets se transformant tant en robots que véhicules. Hasbro, propriétaire de G.I. Joe font renaître la franchise avec une remise à niveau qui transforme les personnages en faction purement militaire combattant des forces ennemies du nom de Cobra. 

Ces dessins animés deviennent alors de véritables infopubs. Chaque personnage de ces séries possède son équivalent en format jouet avec une quantité faramineuse d'accessoires de tous les genres. Et ça fonctionne! Hasbro fait des montagnes d'argent avec ces deux seules franchises. 

Toutefois, dans le portrait culturel, la pertinence des dessins animés du samedi matin commence à s'effriter. Durant les années 90 les enfants peuvent regarder, grâce au magnétoscope, la câblodistribution et canaux spécialisés, des dessins animés à tout moment de la semaine. durant les années 70, nous, les enfants de cette époque, n'avions pas ce privilège et le samedi matin était le seul moment de la semaine où l'on pouvait en voir en série comme ça. Ne parlons pas du dimanche matin. Je ne connaissais pas vraiment d'amis qui se levaient le dimanche matin pour regarder expressément les aventures du Roi Léo... 

Mais il y a autre chose aussi; en 1980 au Québec la Loi sur la protection du consommateur rend illégal les publicités de jouets destinées au enfants. Toutefois, cette disposition ne s'applique qu'aux diffuseurs d'ici et non aux diffuseurs étrangers. Sur les canaux américains disponibles sur le câble les publicités sont toujours légales et les règles du FTC assouplies permettent à des compagnies comme Hasbro de faire le plein de sous, comme mentionné plus haut. L'équivalent de la loi québécoise interdisant les pubs destinées aux enfants arrive aux États Unis en 1991 avec le Children Television Act. Cette nouvelle législation, qui s'aligne avec celle entrée en vigueur au Québec en 1980 va au-delà des pubs pour enfants mais oblige les diffuseurs à avoir davantage de contenu éducatif, tassant ainsi les dessins animés traditionnels. 

Au final, il ne faut pas oublier que toute cette aventure, née à la fin des années 60 et raffinée durant les années 70, n'était, en bout de ligne, qu'un Triangle des Bermudes mercantile où les diffuseurs, les compagnies de jouets et les agences de pubs qui le formait avait été érigé dans le simple but de faire du fric. Avec les nouvelles législations, l'arrivée des magnétoscopes, des canaux spécialisés et de la câblodistribution ont progressivement éliminé la pertinence des dessins animés du samedi matin. Alors un jour l'on a pas eu le choix et on a tiré la plogue, comme on dit, et il n'en reste aujourd'hui que les souvenirs que nous, les enfants de cette époque «glorieuse» avons conservé  de cette période. 



Le saviez-vous? The Flinstones avait deux versions françaises; l'une en France et l'autre au Québec. En France Fred s'appelle Fred Pierrafeu alors qu'au Québec il prend le nom de Fred Caillou.