mercredi 1 mars 2017

L'affaire Dow

Ah, voici une belle pub de la bonne bière Dow et qui nous ramène à l'été de 1959, soit environ six ans avant le début d'une histoire bien étrange. La Dow n'est pas une bière qui date d'hier-ô-soir. Nénon. Dow c'est la deuxième brasserie à avoir commencé à brasser de la bière et des affaires seulement quatre après la fondation de Molson (1786). Dow c'était aussi une bière très populaire. Parlez-en aux gens de la ville de Québec qui l'ont connue dans le temps, genre les années 50 et 60. Durant ce temps-là la Dow était la bière la plus vendue au Québec. L'usine de Montréal dans Griffintown et celle de Québec, construite sur le site de la brasserie de Jean Talon, fonctionnaient à plein régime. Les plus vieux pourront vous en parler si vous n'avez pas connu ce temps-là où le slogan «Une Dow pour moi!» se faisait entendre dans presque toutes les tavernes. Dow était aussi un chef de file. On disait souvent que Dow faisait et que les autres imitaient. 

Bon, alors c'est quoi cette histoire bien étrange dont je parle un peu plus haut? Ben voilà: ça commence à l'été de 1965. De ce moment-là et jusqu'en avril 1966 quarante-huit hommes se sont présentés dans différents hôpitaux de la ville de Québec avec des douleurs dans la poitrine. Dans tous ces cas le diagnostique est clair comme de l'eau de roche: cardiomyopathie. Vingt hommes sur les quarante-huit qui se sont présentés aux urgences en meurent. 

La cardiomyopathie, aussi appelée cardiomyopathie dilatée, cardiomyopathie hypertrophique, cardiomyopathie restrictive ou cardiomyopathie arythmogène du ventricule droit, est un état qui empêche le muscle cardiaque de pomper le sang efficacement.

Entretemps, au mois de mars, on commence à faire un lien entre la consommation de bière et les décès. Et comme Dow avait une part de marché de 85% dans la ville de Québec le gouvernement fédéral demande à la Direction des aliments et drogues, l'ancêtre du Ministère de la Santé, d'aller faire un tour à Québec afin d'enquêter sur la chose. 

Toujours en mars 1966 la CBC de Toronto y va d'un bulletin de nouvelles qui fait état de buveurs de bière décédés et mentionne la Dow. Pas longtemps après c'est le journal Montréal-Matin qui y va avec un titre qui ne cause quasiment pas d'émoi: La bière qui TUE! quasiment pas sensationaliste et appeurant comme titre? 

Encore et toujours à la fin mars, la brasserie Dow annonce que l'investigation de la Direction des aliments et drogues n'a pas permi de faire de lien entre quelconque ingrédient dans leur bière et les décès. Quant au Ministère de la santé du Québec, on dit simplement que les décès en question sont plus reliés à des consommations quelque peu excessives de bière, lire: jusqu'à dix bouteilles par jour et même pas mal plus. 

Évidemment les journaux partent en peur et de l'information mal documentée apparait et certains vont mentionner jusqu'à une centaine de décès. C'est pas mal exagéré mais ça fait vendre des copies (c'est l'fun de constater que ce temps-là est fini). Enfin. 

Un rumeur commence à circuler à l'effet qu'un certain ingrédient dans la bière, le sel de cobalt. 

De quossé?

Le sel de cobalt ou, si vous préférez, son nom plus simple à prononcer soit l'acide néodécanoïque. 

En juillet 1963 le FDA américain autorise l'utilisation du sel de cobalt comme additif dans la bière à raison de 1.2 ppm (partie par million). Un an plus tard la brasserie Storz l'utilise dans sa bière selon la limite autorisée par le FDA. Mais pourquoi le sel de cobalt? Et qu'est-ce que cette patente à gosse peut bien avoir à faire avec la bière? C'est que quelqu'un, quelque part, s'est rendu compte que le sel de cobalt pouvait aider à faire de bien beaux cols mousseux comme on en voit dans le publicités. 

Le gouvernement canadien autorise l'utilisation du sel de cobalt à partir de septembre 1964. Et comme ça aide à faire de bien beaux cols mousseux comme on en voit dans les pubs, les brasseries du Québec commence à en rajouter selon la norme établie de 1.2 ppm. Donc, voilà un petit détail anodin mais qui a son importance: Dow n'était pas la seule brasserie à utiliser le sel de cobalt. Toutes les autres brasseries du Québec expérimentaient avec le sel de cobalt dans leurs recettes. 

Mais voilà, au mois de mars 1966 la brasserie Dow de la ville de Québec annonce qu'elle va arrêter sa production de bière. Et à la fin mars elle se tire carrément dans le pied en annonçant le retrait de toutes les bouteilles de Dow sur le marché et qui ont été produites dans la brasserie de Québec. Les habitués de la marque pourront consommer celle de Montréal, produite dans la brasserie sise au coin de Peel et Notre-Dame. Entretemps toute la bière produite à Québec et qui a été récupérée est simplement vidée dans les égoûts. Plutôt que de passer pour un message rassurant, le public le perçoit surtout comme un aveu de culpabilité. Pourtant, aucun lien de cause à effet n'a clairement été démontré entre le sel de cobalt et les décès. Par contre le mal est fait et la Dow perd un gros pourcentage de sa part de marché. O'Keefe en profite pour racheter Dow et continue alors de commercialiser la Dow sans ne rien changer à la recette mis à part le sel de cobalt, que l'on ne rajoute évidemment plus. Toutefois, autant dans ce temps-là qu'aujourd'hui, plusieurs se demandent si quelqu'un, quelque part, aurait eu un intérêt pécunier à voir dégringoler Dow en tant que bière la plus populaire au Québec. 


Comme on peut le voir sur cette bouteille issue de ma petite collection, on peut clairement voir que la Dow continue de rafler des médailles d'or; Nuremberg en 1968, Londres en 1969 et Rotterdam en 1970. La Dow continue d'être produite même lorsque Molson fusionne avec Carling O'Keefe en 1989. Mais de toute façon, dès la fin des années 70 les bières de type ale avaient pas mal perdu de leur popularité contrairement aux lager, ces dernières étant encore et toujours aujourd'hui les types de bières dominantes au Québec. La Dow disparaît en 1998 et Molson non seulement ferme la vieille brasserie Dow mais laisse le bâtiment à l'abandon lequel va être l'objet de très nombreuses fréquentations par différents explorateurs urbains. Entre temps, à la bonne vôtre!



Le saviez-vous? La brasserie Dow a largement financé la construction du planétarium situé juste en face de la brasserie et a porté le nom de planétarium Dow jusqu'à son déménagement près du stade olympique. 

mardi 21 décembre 2010

Une véritable source de plaisir pour décembre 1954


Décembre 1954. C’est le moment où paraît cette publicité. Pour les gens habitant les campagnes et terres agricoles du Québec la fête de Noël prend toute une tournure lorsque Maurice Duplessis annonce dès le début du mois une subvention de $30 millions de dollars afin d'électrifier les régions rurales. À Montréal les gens observent les premiers pas de Jean Drapeau à la mairie de la ville alors qu'il est élu depuis le 25 octobre sous la bannière de la Ligue d'Action Civique.

Pour la publicité d'aujourd'hui nous avons la bière bien connue Red Cap brassée par Carling dont j'ai parlé dans un autre article le 13 septembre 2010.  Carling utilise ici sa mascotte, Jos Gobelet, laquelle nous affirme une fois de plus que la Red Cap est une véritable source de plaisir, slogan que la compagnie va continuer à réutiliser en 1955.

Ici la publicité ne se perd pas en menus détails. Le graphiste a fignolé ici avec un certain amusement qui se sent bien, des petites illustrations très stylisées pour le temps des fêtes. Pas envahissantes du tout elles complémentent admirablement bien l’ensemble des éléments, bien balancés sur un fond bleu clair qui laisse tout respirer afin de laisser le slogan faire son travail.



Le saviez-vous? Les graphistes de l’époque devaient savoir non seulement conceptualiser et agencer mais aussi illustrer selon les goûts et exigences des clients. La maîtrise des différentes techniques; encre, lavis, gouache, aquarelle, acrylique, était obligatoire.

lundi 13 septembre 2010

Brading en 1957


Edward Plunkett Taylor (1901-1989) a un jour hérité de la brasserie de son grand-père. Taylor a fait subséquemment l'acquisition d’autres brasseries en 1930 dont Capital Brewing of Ottawa ainsi que Kuntz Brewing de Waterloo. Le bonhomme n’a pas perdu de temps et a ensuite acquis British American Brewing Company ainsi que Carling Brewery. O’Keefe s’est ajouté à la liste en 1934. D’autres ont suivi durant les années subséquentes. Chapeautant tout ça, la Brewing Corporation of Canada qui par la suite est devenue Canadian Breweries Limited en 1937.

Ça peut paraître étonnant que Taylor ait pu faire dans le brassage de bière alors que la prohibition battait son plein sauf que la loi n’interdisait pas l’exportation. Et faut se rappeler aussi que la prohibition n’existait pas au Québec. Cette publicité de 1957 vante fièrement une des marques populaires de Canadian Breweries : la Brading. Celle-ci, si l’on en croit ce que l’on nous dit, est "Brassée au ralenti au goût du Québec". Qu'est-ce que le fait qu'elle soit brassée au ralenti la rende meilleure je l'ignore mais chose à peu près certaine, elle devait être produite (au ralenti, bien entendu) localement soit à l'usine de Carling qui, en 1957 se trouvait au 5930 De Gaspé (tout juste au sud de Bellechasse) ou encore à celle de O'Keefe qui elle était au 450 Beaumont (un peu à l'ouest de l'avenue Du Parc). 

Quant à la publicité proprement dite on vise ici le public-cible et de ce fait on mise sur l'image de l'ouvrier qui trime dur et pour qui il n'y a rien de mieux après une journée de labeur qu'une bonne bière bien froide. On a toutefois choisi une exécution simple, réalisée par un certain Alex Taylor, dont on ne connaît pas grand-chose, mais qui a toutefois crayonné un ouvrier convainquant en n'utilisant ici que des mines bien grasses (probablement du 5B ou 6B). Premier détail amusant, le personnage semble être éclairé par le dessus, donc par le soleil du midi mais dans le texte le même ouvrier déclare que sa journée est terminée. L'autre détail est qu'en bas à gauche on peut voir le logo qui indique que la Brading est une «fabrication syndicale», or quand on regarde l'illustration de l'ouvrier, on peut voir sur son chapeau un macaron arborant le numéro de son local syndical (probablement fictif).

En septembre 1957, ce qui ne manque certainement pas de faire parler dans les tavernes, ce sont les élections municipales, prévues pour la fin octobre et on se demande qui de Jean Drapeau ou de Sarto Fournier en sortira gagnant (indice : ne pariez pas sur Drapeau).



Le saviez-vous? La plus ancienne publicité de bière remonterait à près de 4,000 ans. C’est sur une tablette d’argile que l’on retrouverait une femme qui dit « Buvez la bière Elba, la bière avec un cœur de lion».