(Photo: Jean-Yves Létourneau, « 11 août 1975 », Fonds La Presse
Archives nationales à Montréal, P833,S5,D1975-0318)
C'est le quinze août 1975. La bande de gamins sur la photo qu'a prise Jean-Yves Létourneau quatre jours auparavant, ça aurait pu être moi et mes copains. Mêmes styles, mêmes vêtements et même joie de vivre. L'ivresse de liberté qui nous habitait depuis la fin des classes commence à s'estomper car au pas trop loin à l'horizon les sombres nuages de la rentrée scolaire se font voir et sentir. On va devoir dégriser de ladite liberté. Pour certains, les effets scolaires sont déjà achetés alors que pour d'autres ça va se faire dans les jours qui suivent. Un triste évènement pour plusieurs, comme j'en parlais ici.
Alors on essaie d'étirer les jours, pédale au tapis et on tente d'extirper le plus que l'on peut de plaisir avec ce qui nous reste dans le réservoir. Déjà on sait, le soleil commence à se coucher plus de bonne heure et la nuit venue on ferme les fenêtres de nos chambres car le mercure descend une fois le soleil couché.
Par ce vendredi matin c'est les vacances comme d'habitude. Ma grand-mère qui lit son journal parle d'un conflit entre l'Alliance des professeurs et la CECM (Commission des écoles catholiques de Montréal, aujourd'hui la CSDM). Ah, ce serait chouette que la rentrée soit repoussée! On pourrait continuer à s'amuser dehors au lieu d'aller en classes. Mais je n'y connais rien à rien mais un enfant a bien droit de rêver, non?
Après le p'tit déjeuner je sors dehors sur le balcon. Ma grand-mère me dit de ne pas aller trop loin et de revenir pour le dîner. C'était comme ça dans le temps. Je n'ai aucune idée de ce que je vais faire encore, je laisse ça à l'air du temps, comme toujours. Et parlant de temps, au ciel il fait soleil mais y'a des nuages qui passent souvent. C'est confortable au moins.
Je m'en vais dans les ruelles avoisinantes et déjà y'a plein d'enfants qui s'amusent déjà. Les ruelles d'Hochelaga c'était notre terrain de jeu plus que n'importe quoi d'autre. Avec certains je me suis amusé tout l'été alors que certains autres me sont inconnus. Ça ne faisait pas un pli sur la différence. Connais, connais pas, ça n'avait aucune importance. Ce qui comptait c'était d'avoir du plaisir ensemble. Une idée de jeu n'attendait pas l'autre.
Puis, y'a Isabelle comme du miel qui s'amène. Un joli brin de fille aux cheveux noirs et au teint légèrement basané qui sent bon les fraises. On s'aime bien elle et moi. Fait un brin que l'on ne s'est pas vu. Plus que trois semaines. En juillet j'étais à Wildwood avec la famille et quand je suis revenu elle était partie dans un camp de vacances pour deux semaines. J'veux tout savoir de son camp et elle veut tout savoir de mon voyage. On s'installe pas loin, assis sur un vieux banc pas loin des autres enfants qui jouent. On jase et on rigole au son des ballons qui rebondissent, du «pow pow t'es mort», de jappement de chien et des cordes à linge.
La première chose qu'on sait c'est l'heure du dîner. On sait parce que mères ont commencé à apparaître sur les balcons comme les souris dans Sourissimo. «Viens manger Nathalie, on mange du spagatte!!» lance l'une d'elle. «Carole, enweille à maison là, c'est l'temps de dîner!» tonne une autre.
C'était comme ça dans 'Shlag à l'époque. Quand une mère voulait voir son enfant elle criait son nom à partir du balcon. Pas de réponse? Elle demandait aux enfants où sa progéniture était. Ça se propageait rapidement et en moins de cinq le message était passé. Un mauvais coup? Toutes les mères du coin le savaient cinq minutes après le méfait. Gare aux fesses! car oui, dans l'temps, la fessée, administrée à la main ou avec une tapette à mouche, était la norme. La punition corporelle était suivie de la phrase assassine: Attend que ton père arrive!
Isabelle est retournée chez elle et ne sera pas malheureusement pas dans le paysage durant l'après-midi, sa mère devant l'amener acheter des nouveaux vêtements pour l'école. La pauvre. Toutefois elle ne semble pas avoir autant d'aversion pour l'école que moi.
Pour ma part ma grand-mère m'a préparé un sandwich aux œufs comme je les aime bien, dégusté devant le canal 10 à regarder Les bout's chou. Après quoi je refile dehors, dans la cour cette fois car je me suis souvenu d'un projet d'excavation d'importance que j'avais entrepris plus tôt durant la semaine avec mes Tonka. Pas longtemps que j'ai les mais sales de terre que je vois arriver de par la ruelle, au travers les planches de la clôture, mon ami Alain, qui demeure plus bas sur Aylwin. Nous sommes de grands portes lui et moi. Toujours comme des larrons en foire. Il ouvre la porte de la cour comme celui qui ouvre les portes du saloon western et qui annonce quelque chose d'importance. Il me dit qu'il a trouvé quelque chose d'extraordinaire et me fait signe de le suivre. Pas besoin de dire que les Tonka ont vite prit le bord.
Dans la ruelle plus loin, Alain me montre le trésor qu'il vient de trouver: une grosse boîte vide de réfrigérateur en carton. Toute neuve même! On se regarde comme si l'on avait trouvé un coffre rempli de pièces d'or. Et pour nous, c'était tout comme. On a vite ramené cette boîte dans ma cour, en plein milieu. On a tourné autour comme des scientifiques observant un drôle de phénomène. Un bateau? me lance Alain. Un sous-marin, pourquoi pas, que je lui répond. Hum. On tourne autour encore un peu. Il me soumet une autre idée: une capsule spatiale! Oui, que je lui répond avec empressement. On peut aller dans l'espace, sous l'eau, où l'on veut. Ça nous prend des panneaux de contrôle. Tout de suite on entre dans ma cuisine et je sors des feuilles de papier avec ma boîte de crayons de cire. On se met à barbouiller des écrans, des leviers, des boutons et plein d'autres choses que l'on croit utiles. On s'en va coller tout ça en-dedans de la boîte de carton.
On décolle. Pour faire plus vrai on «bardasse» la boîte de carton avec nos pieds. Au bout d'une minute on s'échange des informations très techniques. C'est sérieux notre affaire. Une autre minute après on amorce l’atterrissage sur un planète éloignée et inconnue. C'est vite de même. On sort mais on se rend vite compte qu'il nous faudra des pilules d'oxygène. Ça on a chipé ça à Fusée XL-5. Comme il n'y a pas de ces pilules autour de nous on se dit qu'il doit bien y avoir un marchand qui acceptera de nous en vendre. Mais acceptera t-il l'argent Monopoly où les pièces de monnaie en plastique? Peut-être pas. L'idée nous vient de ramasser des cristaux que l'on pourra utiliser pour acheter nos pilules. On dit des cristaux mais dans le fond, ça veut dire trouver des bouteilles vides de boissons gazeuses. Alors on arpente, comme on l'a fait tant des dans le passé, les ruelles de cette planète étrange. Comme toujours, on en trouve, deux, quatre, cinq, sept. On a même un gros; c'est écrit Soda Mousse Denis.
Nous sommes en affaire.
Grâce à notre radar-o-tron patenté on devine rapidement l'emplacement du marchand (il est sur la rue Joliette mais nous on entre par l'arrière via la ruelle). Le boucher nous voit passer et nous envoie la main. Ça c'est dans le temps où les épiceries de quartiers employaient des bouchers à temps plein. On se rend à l'avant, près du long comptoir à bonbons tout en mettant nos «cristaux» dessus. Le marchand extra-terrestre dans le fond, on le connaissait bien et il nous connaissait tout autant. En échange de nos bouteilles on a droit chacun à un bon sac que l'on peut remplir avec ce que l'on veut. Les pilules d'oxygène, croyez-le ou non, étaient toutes en chocolat. Allez savoir. Ha, et ne pas oublier quelques tatouages temporaires!
On revient dans la ruelle pour se rediriger vers notre capsule qui nous attend patiemment. En chemin l'ami Patrick retontit et s'en vient à notre rencontre. Hé vous jouez à quoi? qu'il nous demande. On est des astronautes et on explore une planète étrange, qu'on lui répond avec tout l'enthousiasme dont nous sommes capables. Cool! Je vais faire l'extra-terrestre. Et il part en trombe chez lui, qui était de biais avec chez-moi, donc un trajet fort court. Et là, on se demandait bien ce qu'il était allé chercher pour se donner un air extra-terrestre. Deux minutes plus tard il revient avec une serviette de plage en guise de cape et il s'est mis deux 45-tours dans les oreilles. On a bien ri!
Puis, sur la rue Aylwin, devant la cour, nous sommes tous les trois à se demander quelle planète on ira visiter quand se fait entendre le sifflet où se trouve le chantier du métro Joliette. Douze coups! On sait ce que ça veut dire: un dynamitage s'en vient. On accoure au coin d'Hochelaga, pas très loin et on se tient sur le coin, un peu accroupis en attendant l'explosion parce que c'est comme ça qu'on la ressentait le mieux.
BOUM!
La station de métro Joliette en construction, 1975.
Photo: Archives de la Ville de Montréal
Et c'était une bonne secousse. Depuis les débuts des travaux ils en avaient fait sauter pas mal de dynamite. Heureusement les maisons autour étaient solides! Mais des détonations, il y en avait pas mal moins et elles étaient même assez rares en 75 car le gros du dynamitage avait eu lieu en 74. Mais parfois il fallait un p'tit coup pour débloquer quelque chose. On ne s'en plaignait pas puisque ça nous amusait à tout coup. Ça faisait drôle tout de même de voir tout ça se faire construire. Avant même les premiers coups de pelle mécanique l'emplacement de l'édicule nord était Dupuis Marine où l'on vendait des bateaux alors qu'à l'édicule sud c'était un concessionnaire de voitures usagées. Mais une fois le métro terminé en 76 on pourra aller plus facilement au centre-ville. Jusque là, pour s'y rendre, on prenait l'autobus de la rue Ontario jusqu'à la station Frontenac laquelle était alors le terminus de la ligne verte à l'est.
Une fois la poussière retombée nous sommes descendus sur la rue Aylwin. Plus bas, il y avait un terrain vacant avec les restes d'une maison en bois. Tous les enfants du coin se faisaient dire de ne pas aller y jouer, que c'était dangereux, mais notre curiosité était trop forte. Le pire qui nous soit arrivé a été de sortir de là avec des pique-piques.
Pas de loin de chez-moi que j’entends ma grand-mère qui m'appelle. Y'a madame Langlois qui reste plus bas sur Aylwin qui aimerait que j'aille faire une commission pour elle à l'épicerie du coin. Pour les enfants de mon âge faire des commissions ça faisait partie de nos «tâches connexes». On nous envoyait au marché pour aller chercher ceci ou cela. Madame Langlois était une vieille dame, toujours souriante mais qui avait un peu de difficultés à marcher. Elle voulait simplement une pinte de lait, une boîte de sauce tomates et d'un billet de loterie. Ah si, parce que dans l'temps les enfants pouvaient acheter tout ce dont les «donneux de commissions» avaient besoin de; loto, cigarettes, bière, en plus de l'épicerie habituelle. Madame Langlois était généreuse avec ses pourboires: vingt-cinq sous! Une fortune à l'époque. En recevant ma pièce je remarque l'horloge sur son mur, il approchait 16 heures.
En redescendant y'a Alain et Patrick qui m'attendent. «Yé presque quatre heures les gars.» On savait ce que ça voulait dire. On s'envoyait la main et on s'en allait tous chez-nous afin de pouvoir regarder Patofville au canal 10 et ça on ne voulait pas manquer pour rien au monde!
C'est que, voyez-vous, Patof (le regretté Jacques Desrosiers) c'était plus qu'une émission pour enfants, Patof c'était un phénomène culturel et l'émission allait certainement devenir encore plus intéressante avec l'arrivée d'un tout nouveau personnage, monsieur Tranquille (interprété par Roger Giguère) et dont j'ai parlé ici.
Après l'émission je retournais dans la cour. Les amis, je les reverrais le lendemain mais pas avant d'avoir acheté et lu mon Pif Gadget parce que le samedi matin la première chose que je faisais était d'aller au magasin de variétés d'en face pour me procurer mon dernier numéro, ensuite sur le balcon, je prenais tout mon temps pour le lire (et tenter d'assembler le gadget). Mais aujourd'hui, je prend de l'avance. J'ai vu le nouveau numéro lorsque j'ai fait la commission pour madame Langlois alors je traverse la rue et m'en vais me le procurer. Le 25¢ que j'avais déjà plus celui que m'a donné madame Langlois va vite régler la facture. Et là, sur le balcon, je regarde mon Pif. J'ouvre ou j'attends demain matin... Dilemme.
Demain sera une autre journée qui nous rapprochera encore un peu, et inexorablement, de la rentrée. Et nous, entretemps, on siphonnait le plus de plaisir que l'on pouvait dans chaque journée qui nous restait et la rentrée, quant à elle, pouvait bien patienter encore un peu.
La question demeurait: ouvrir, ou pas? (Photo: Collection personnelle)
Le saviez-vous? La variété du sous-sol montréalais a obligé les constructeurs du métro à se plier à ses caprices. Parfois il y avait beaucoup de roc, et parfois très peu. Certaines stations sont fort profondes alors que d'autres sont très proches de la surface. Cette particularité explique pourquoi les tunnels sont souvent comme des mini-montagnes russes.