jeudi 29 septembre 2016

Le Jardin Tiki

Tel que promis dans l'article précédent, je vous en propose un aujourd'hui entièrement dédié au défunt restaurant Jardin Tiki, lequel était situé au 5300 Sherbrooke Est. Il s'agissait d'un restaurant thématique tiki, mais lorsque l'on utilise le mot «tiki» c'est bien entendu à la sauce «américana», celle qui mêle allègrement des éléments des cultures hawaïennes, polynésiennes, maori, des Caraïbes et des z'États z'Unis aussi. Sur la photo du haut on peut voir le Jardin Tiki tel qu'il apparaissait il y a quelques années. 

L'historique du Jardin Tiki tient de deux sources; celle du bâtiment et celle du restaurant. Commençons par ce dernier. En 1958 Stephen Crane conclut une entente avec la chaîne d'hôtels Sheraton et ouvre dans un certain nombres d'entre eux les restaurants-bars polynésiens Kon Tiki, du nom de la fameuse expédition. Montréal est la seule ville canadienne à avoir son Kon Tiki. Il ne s'agit pas d'une franchise puisque l'endroit est sous l'étroite supervision de Crane et ses associés. L'affaire est un succès. Le restaurant, qui ne comporte aucune fenêtre sur l'extérieur, est constamment plongé dans une atmosphère intime sous l'éclairage féerique de nombreuses lanternes colorées. 

Un des employés du Kon Tiki se nomme Douglas Chan, un immigrant Chinois qui est arrivé au Canada durant les années 50. Chan y travaille pendant de nombreuses années et ce dernier se met en tête d'ouvrir un jour son propre restaurant tiki. Et c'est justement ce qu'il fait en 1974 alors qu'il ouvre le restaurant Tiki Doré au 6976 Sherbrooke Est. Le restaurant est populaire mais le local est étroit et Douglas Chan aimerait bien avoir un restaurant plus grand. Sauf que faire construire un restaurant de A à Z, incluant l'achat du terrain et tout c'est assez dispendieux. La solution: dégoter quelque part un local adéquat. Suffit d'avoir l’œil ouvert. Et même les deux. 

Le Kon Tiki quant à lui ferme ses portes en 1981 et tous les items du restaurant sont alors mis aux enchères; décoration, mobilier et même la vaisselle! Douglas Chan est sur place et malgré un nombre assez important d'acheteurs, il parvient à acquérir de très belles pièces car il ne faut pas oublier que même s'il opère le Tiki Doré il désire toujours ouvrir un restaurant tiki de dimensions plus appréciables. À la fin de l'encan tout est vendu.

Douglas Chan entrepose les choses qu'il a achetées. Pendant ce temps, la chasse pour un nouvel emplacement continue de plus belle. Passons maintenant à l'autre partie de l'histoire du Jardin Tiki, soit son emplacement. Vers la fin des années 50 se trouve sur la rue Adam le garage Lepage Automobiles et on est mal pris en terme d'espace, tout comme Douglas Chan et son Tiki Doré trop exigu plus tard. Faut donc déménager. Les années 50 c'est l'âge d'or de l'automobile. Au Québec on terraforme lentement mais sûrement le paysage pour la reine à quatre roues où l'on n'hésite nullement à écraser des quartiers entiers sous les chenilles de bulldozers afin de lui faire la place. Et puis en 1959, un an après l'ouverture du Kon Tiki, on envoie le dernier tramway faire un tour à la dompe avec ses semblables.  

L'avenir de l'automobile semble pavé de succès et les propriétaires du garage Lepage voient grand. Pour leur nouvel emplacement ils n'ont pas à regarder bien loin pour le dénicher; le long de la rue Sherbrooke, entre Viau et l'Assomption se trouve un large terrain vacant qui n'attend qu'à être occupé. Une fois le lot acquis les architectes mandatés conçoivent un grand bâtiment avec des lignes s'inspirant du mouvement Mid-century modern; toiture angulaire, grande fenestration avec sections de murs en pierres naturelles. Une fois installés les choses vont bien puis, dans les années 70, ça commence à moins bien aller et on doit obligatoirement mettre la clé dans la porte. En 1974 ça bouge à Montréal puisque la ville sera l'hôte des XXIè Olympiades. Voici à quoi ressemblait le coin à cette époque: 

  (Crédit photo: Service des Archives de la ville de Montréal)

Sur cette photo très intéressante on peut voir la construction du Village Olympique (fig. B), oeuvre des architectes Roger D'Astous et Luc Durand, débute et on peut y voir des choses intéressantes. Au sud (fig. C), on peut voir l'école secondaire pour filles Marguerite-De Lajemmerais, laquelle est ouverte depuis 1962. Encore aujourd'hui l'école n'admet que des filles. Face à l'école, de l'autre côté de la rue Sherbrooke (fig. D), se trouve le Ramada Inn Fontainebleau ainsi que le restaurant L'Aiglon. Ce dernier est alors en train de subir une démolition partielle et un autre restaurant va ouvrir ses portes à la place, ce sera l'Olympien (pour des raisons évidentes, hin hin). À la figure E se trouve le restaurant Le toit rouge (aujourd'hui intégré à l'hôtel Universel au coin de Viau et Sherbrooke) et, plus au nord, (fig. A) se trouve le restaurant Le réveillon doublé de l'hôtel-motel Le Lucerne. Mais ce qui nous intéresse ici c'est le concessionnaire automobile, lequel à ce moment n'est plus Lepage Automobiles mais bien Au grand salon Renault. Les mauvaises langues diront qu'avec deux clients il y aurait eu de quoi faire rouler le garage à l'année longue. Chuuut! Mais bon, Le grand salon ne restera pas longtemps puisqu'un nouveau concessionnaire, Mercury-Lincoln cette fois-ci, s'établit sur les lieux en 1976: Lanthier-Lalonde.
  
Tout baigne dans l'huile pour Lanthier-Lalonde, enfin, jusqu'en 1985, année où l'entreprise cesse ses activités sur la rue Sherbrooke, laissant alors le vaste bâtiment tout à fait libre. Pour Douglas Chan il s'agit là de l'endroit parfait pour aménager finalement le restaurant tiki de ses rêves. Il saute sur l'occasion et l'achète avec ses deux partenaires, Albert Wong et Paul Yee. Par contre y'a du travail à faire. Le bâtiment, faut pas l'oublier, est un ancien concessionnaire automobile. Les changements vont comme suit; la salle de montre des voitures devient la salle à manger principale. Dans celle-ci on fait aménager une sorte de bassin pour y loger des tortues vivantes et de l'eau va y couler via une petite cascade d'eau. Ce bassin est surmonté d'un ponceau en béton avec rampes en bambou que les gens vont traverser pour se rendre aux tables. Il s'agit là d'une fantaisie que plusieurs restaurants faisaient aménager à l'époque, comme le fameux Bob's Steak House. À la mezzanine, tout juste au-dessus et qui surplombe l'ancienne salle de montre se trouvaient les bureaux administratifs où travaillaient représentants des ventes, gérants de services et secrétaires. L'espace devient une autre salle à manger qui ne sera ouverte que lorsqu'il y aura une forte affluence ou pour des réservations de groupe. À l'arrière le bâtiment comporte le garage et le département des pièces. Une partie du garage est aménagé en salle de réception où l'on pourra aussi présenter des spectacles. La section arrière du garage et de la réception des marchandises sont transformés en dépôt et salle de nettoyage. Le département des pièces quant à lui devient la cuisine. Dehors, entre le restaurant et la rue Sherbrooke, il y a un espace de stationnement qui est aménagé en terrasse et où les clients pourront manger lorsque la température s'y prêtera. C'est tout un travail mais Douglas Chan et ses partenaires sont convaincus que les investissements porteront fruits. Une fois les travaux de rénovation terminés in installe les nombreuses décorations dont plusieurs proviennent de l'ancien Kon Tiki, le mobilier est mis en place, l'équipement de cuisine est acheté et le personnel embauché. 

Quant au menu, bien que l'on puisse commander des plats spécifiques, on mise sur le concept très populaire du buffet où les gens peuvent composer leur plat selon une variété d'aliments et condiments de leurs choix. On offre également des boissons alcoolisées qui comprennent les bières traditionnelles ainsi que toute la panoplie de «drinks» exotiques que tout établissement tiki qui se respecte doit avoir dans son menu. Et ce menu, le voici, dans sa dernière version précédant la fermeture (deux morceaux de robot si vous trouvez de quoi de polynésien là-dedans).



Le 14 février 1986, après de longs travaux, le Jardin tiki ouvre officiellement ses portes et le rêve de Douglas Chan se réalise enfin. Le succès du restaurant ne tarde pas à se manifester. En 1990 il décide de vendre le Tiki Doré et de ne se concentrer que sur le Jardin Tiki. L'originalité du restaurant attire aussi des productions comme en témoigne des scènes du film C't'à ton tour, Laura Cadieux tournées sur les lieux. 

En 2002 Douglas Chan décède mais le Jardin Tiki continue d'accueillir la clientèle grâce à son fils Danny qui en assure la gérance. Le jour des funérailles est incidemment le seul où le restaurant est fermé. Mais voilà, en août 2014 on apprend, dans un article de La Presse signé André Dubuc, qu'Eddy Savoie convoite le Jardin Tiki et ce n'est pas pour continuer les opérations du restaurant. Danny Chan affirme étudier la chose et se dit prêt à tourner la page. 

Le 9 mars 2015 c'est TVA Nouvelles qui annonce que le Jardin Tiki a officiellement été acquis par Eddy Savoie. La fermeture définitive du restaurant est annoncée pour le 28 mars 2015. Le glas a sonné. Durant les dernières semaines le restaurant est alors presque plein à craquer, les gens voulant alors faire le plein de nostalgie et de souvenirs, dont l'ami Jason et moi, nous qui avions l'habitude d'y aller de temps à autres. On ne manque pas aussi de prendre quantité de photos souvenirs. J'avais emporté avec moi mon gros Canon mais j'ai juste été assez distrait pour en oublier la pile et comble de malchance ma p'tite caméra de poche avait les piles presque à plat. Résultat: sept photos seulement.
 Petite vue sur le buffet et la mezzanine.

 ">Le bassin des tortues. Elles ont été prises en charge par la SPCA après la fermeture.



 L'enseigne parfaitement kitsch, peinte et repeinte à la main pour apporter des corrections. 

 Quelques-uns des magnifiques luminaires faits de coquillages. 

 Le napperon, dont j'ai pu en obtenir un comme souvenir. 

 Petit détail intéressant; le logo du Jardin Tiki qui ornait assiettes, tasses et soucoupes était une copie stylisée de celui du Kon Tiki. 

Mon horriblifique tronche parfaitement déconfite alors que Jason et moi nous préparons à quitter pour une dernière fois le dernier restaurant thématique de Montréal que l'on aimait tant.


À la fin de mon dernier article sur la culture tiki ainsi que sur ma page Facebook, j'ai demandé aux gens de me faire parvenir leurs souvenirs et aussi leurs photos. Parmi ceux qui ont enfilé photo par dessus photo du restaurant, pas mal plus que moi en tout cas, il y a John Trivisonno, «tikinophile» avoué et membre de la page Facebook du Studio Pluche. Durant la dernière semaine du Jardin Tiki, John a pris une intéressante quantité de photos et c'est avec son aimable autorisation que je les partage ici avec vous. 



Décorations dans la salle de réception.

La salle de réception portait le nom de Luau, nom qu'avait donné Stephen Crane à son premier restaurant polynésien.  

Vue des nombreux luminaires de la salle à manger principale.  

Totems tiki du côté gauche de l'entrée principale. 

Totems tiki du côté droit de l'entrée principale. Ces six totems se trouvaient autrefois au Kon Tiki.

Grand masque décoratif dans la salle Luau. 

Petits totems tiki servant d'appuis aux rampes dans la salle Luau. 

Gros plan sur l'un des nombreux luminaires décoratifs dans la salle Luau.

Grand totem tiki près de l'entrée principale.

Décorations dans la salle Luau provenant de l'ancien Kon Tiki. 


Une partie de la salle Luau où visiblement, de nombreux invités sont attendus. 

Vue en plongée, prise de la mezzanine, de la salle à manger principale. 

Le côté de la salle Luau donnant sur le stationnement. 

Vue d'un des deux comptoirs du buffet. Ceux-ci fonctionnent avec des bassins d'eau chauffée. Le totem tiki cache un poteau d'acier qui soutient la mezzanine. 

Luminaire de coquillages et masque tiki, dans la salle Luau. 

Sculpture tiki près de la section ouest de la salle à manger principale. 

Comme on peut le voir, l'ambiance du soir était féerique. 

Bassin des fameuses tortues. L'eau s'écoulait en cascade à partir du gros coquillage en haut. 

Poignées des portes extérieures qui autrefois étaient celles du Kon Tiki. 

Vue de la salle à manger principale.

Autres luminaires; à gauche en rotin et à droite en coquillages. 

Trio d'immenses totems dans la salle à manger principale. 

Une des grandes chaises en rotin. La table devant provient du Kon Tiki. 

Luminaires colorés aux formes et couleurs diverses.

Luminaire assez unique fabriqué de la même façon qu'un vitrail. 

Autre vue du bassin des tortues. 


Magnifique lampe de coquillages, plaques de distinctions et grande sculpture tiki près du kiosque de réception. 

Vue du fameux ponceau enjambant le bassin des tortues. 

Grand totem tiki montant la garde devant le ponceau. 

Poignées intérieures de l'entrée principale, elles proviennent également du Kon Tiki. 

John a aussi photographié comme moi le fameux panneau kitsch à souhait. 

C'est la fin. Il ne restera que nos souvenirs.


Lors de cette dernière semaine d'activité il s'est trouvé beaucoup de gens qui ont demandé à acheter de la vaisselle ou une petite décoration. J'ai moi-même demandé si c'était possible mais la serveuse m'a alors dit que c'était impossible puisque tout dans le restaurant faisait partie de la vente. Une vente aux enchères, a-t-elle rajouté, allait avoir lieu bientôt, permettant ainsi aux anciens clients de repartir avec un mémento du Jardin Tiki. Toutefois, à mot couvert et en se penchant vers moi, elle m'a avoué que plusieurs clients avaient déjà subtilisé de nombreux items. 

En attendant, surtout en prenant compte de l'ampleur de la résidence à construire, soit 500 unités, plusieurs se sont demandés si le bâtiment du Jardin Tiki serait sauvegardé, dont votre humble serviteur. En novembre 2015, soit seulement huit mois après la fermeture, le site internet des Résidences Soleil annonçait d'ores et déjà que le glas avait sonné: «Le bâtiment sera rasé...» était-il annoncé sur la page. 

Au printemps de 2016 un cabinet probablement bien au fait de mes articles sur le patrimoine, m'a contacté afin de me poser quelques questions sur le bâtiment, sa date de construction et si les éléments architecturaux étaient d'origine, notamment le toit. J'ai répondu de façon objective et honnête tout en mettant l'accent sur le fait que de l'extérieur bien peu de choses avaient changé. J'ai aussi fait parvenir des photos d'époque provenant de ma banque d'images. Est-ce que le Jardin Tiki sera complètement ou partiellement sauvegardé? Au moment d'écrire ces lignes rien ne semble toujours officiel en ce sens. 


Au début de l'été je suis aller traîner de la galoche autour du Jardin Tiki afin de prendre quelques photos extérieures. J'ai dû couper court car il a commencé à pleuvoir. Juste avant de quitter une voiture avec une plaque de New York est entrée dans le stationnement et le conducteur s'est arrêté à ma hauteur tout en abaissant la vitre électrique du côté passager. 

«Est-ce que c'est ouvert?» m'a demandé le type en anglais. 

J'ai dû lui annoncer la mauvaise nouvelle à l'effet que le restaurant était fermé depuis le 28 mars 2015. Le pauvre avait fait le chemin depuis New York pour se buter à un restaurant fermé et pratiquement abandonné. Il s'était fié au site web du Jardin Tiki, lequel était encore en ligne et où rien concernant une cessation des activités n'était mentionné. En autant qu'un visiteur sur le site pouvait en conclure, c'est business as usual.

Outre John Trivisonno dont on a pu admirer les nombreuses photos plus haut, il y a aussi Keven Lavoie, un explorateur urbain qui est entré à l'intérieur du bâtiment en mai 2016 afin de documenter photographiquement l'endroit et qui m'a bien gentiment donné l'autorisation de publier ses photos ici avec vous. 


En mai 2016 l'entrée principale était toujours visible. Aujourd'hui elles est complètement placardée.  

Le côté stationnement du restaurant où l'on peut voir, à gauche, une partie de la salle Luau. 

La salle Luau, justement, et qui a connu des jours meilleurs. Au plafond, la moisissure s'est massivement installée et de nombreuses tuiles acousitques se sont désagrégées au point de tomber au sol. 

Vue d'ensemble de la salle Luau depuis la partie arrière, près de la scène.  

Autre vue de la salle Luau où l'on voit la piste de danse et la scène à l'arrière. 

Le comptoir des serveuses dans la salle Luau où les factures étaient traitées sur les écrans. 

Deux des trois comptoirs du buffet. L'absence de chauffage durant l'hiver a accéléré ici également la détérioration des panneaux au plafond.

Ici on voit à gauche le ponceau, le bassin des tortues au centre et le kiosque de réception à droite. Notez l'absence de la sculpture tiki près du ponceau.  

Autre vue du ponceau et la salle à manger principale. 

Kiosque de réception tel qu'on a pu le voir plus dans la photo de John Trivisonno. Les plaques honorifiques et le panneau kitsch ont probablement été conservés par Danny Chan. 

Ici on voit les trois grands totems tikis, le buffet à l'arrière et l'escalier menant à la mezzanine. Au centre de la photo se trouve l'endroit  approximatif où l'on a filmé les scènes du film C'ta ton tour Laura Cadieux.  

Autre vue de la salle à manger principale où là aussi des morceaux du plafond sont tombés. Ici il devient assez évident que le bâtiment n'a pas été chauffé de l'hiver. L'humidité et le froid qui se sont accumulés, surtout dans l’entre toit, ont gorgé d'eau les tuiles acoustiques  au plafond lors du printemps, les faisant ainsi bomber sous le poids.

Voici la vue que l'on avait en entrant; kiosque de réception, ponceau et bassin des tortues.  

Autre poste de serveuses, tout juste à côté de l'escalier menant à la mezzanine. Ici, ce sont des morceaux de pla^tre et lambeaux de peinture qui jonchent la place.

Vue d'ensemble de la salle à manger principale. 

 Vue de la section ouest de la salle à manger principale.

Vue de la mezzanine, section qui n'était ouverte que lors des grandes affluences. 

Escalier joignant la mezzanine. 

Vue de la salle à manger principale à partir de la mezzanine, un peu comme John Trivisonno l'a fait un peu avant la fermeture. L'ampleur des dégâts causés par le manque de ventilation et de chauffage sont ici bien évidents dont les moisissures et champignonsde toutes sortes qui se multiplient avec l'arrivée des températures plus chaudes. On note le plafond ainsi que les tuiles acoustiques dont de nombreux morceaux sont tombés au sol.

Autre vue de la salle à manger principale à partir de la mezzanine, cette fois la partie ouest. 

Partie de la mezzanine donnant sur le stationnement. Les dégâts sont ici plus considérables. 

Un des comptoirs du buffet où sont encore empilées des assiettes qui attendent des clients qui ne viendront évidemment pas. 

Salle à manger principale à partir de l'escalier.  

Entrée principale. Notez présence de la pirogue polynésienne (va'a en polynésien) toujours suspendue avec son balancier. Cette dernière se trouvait également au Kon Tiki. 

 Partie droite de la salle Luau. Comparez cette photo avec celle de john Trivisonno plus haut. 

Vue de la scène où là aussi les dommages causés par l'humidité sont apparentes. 


Un autre explorateur urbain, lequel a tenu à conserver son anonymat, m'a aussi donné la permission d'utiliser des photos qu'il a prises de l'intérieur en septembre 2016. Il m'a aussi donné quelques descriptions de l'intérieur que les photos ne communiquent pas. 

«La première chose qui frappe lorsque l'on entre c'est l'odeur de moisissure très puissante. L'air,» m'a-t-il écrit, «est horriblement vicié partout, plus particulièrement dans la salle de réception (Luau). Les spores de moisissures, de fongus et de champignons sont omniprésents et l'eau s'infiltre de plusieurs endroits au plafond. Sur le tapis, du lichen et autres herbes ont poussé. Il faut pratiquement un masque de grade médical pour entrer là-dedans.»

Ici, l'on peut voir un des gros luminaires de la salle à manger principale. Remontez dans l'article où sont les photos de John Trivisonno et vous le verrez dans toute sa splendeur du temps. Ici, il gît au sol, brisé.  

 Je crois reconnaître ici la section du deuxième étage. 

Nous sommes ici dans la cuisine et voici ce qui ressemble à la friteuse.  

Gros malaxeur pour faire de la soupe en grande quantité. Pas certain que j'en prendrais de cette soupe... 

De retour dans la salle Luau. La pièce est en bien plus mauvais état que lorsque Keven Lavoie y était passé en mai.  

Bas de l'escalier qui mène à la mezzanine. Du vandalisme a encore une fois eu lieu. Il s'agissait ici d'un poste pour les serveuses.  

 Vue d'ensemble de la mezzanine. 

Je ne sais pas exactement où se trouve cette pièce de plafond mais pour être photographié de si près je dirais soit la mezzanine ou la salle Luau. Quoiqu'il en soit on voit ici quelque chose qui démontre une solution parfaitement bric à brac pour régler un problème de fuites provenant de la toiture. Ici, des bacs de plastique ont été déposés sur des 2x4 rafistolés de façon artisanale. L'eau qui coule du toit s'écoulent dans les bacs et la chaleur ambiante du bâtiment fait évaporer l'eau à la longue. Théoriquement ça fait que l'eau ne coule pas à l'intérieur où les gens mangent. Par contre l'humidité qui s'accumule en haut endommage encore davantage le toit qui a besoin de réparations. Un bac qui se renverse ou qui déborde peut facilement causer un incendie.

 Ici on peut voir les trois totems tiki dans le centre de la salle à manger principale. Est-ce qu'un des totems serait tombé tout seul ou bien...

Hum... La sciure de bois au pied de la base, très suspecte, nous laisse deviner que quelqu'un a entreprit de se couper un morceau de totem.  

Partie de la salle à manger principale se trouvant à droite de l'escalier. Quel gâchis!

Près du buffet. J'espère que personne n'ira essayer de couper le tiki qui se trouve là, autrement il risque de recevoir une partie de la mezzanine sur la tronche. Comme je l'ai mentionné plus haut, ce tiki cache en réalité une poutre porteuse.  

Ouf. Une photo qui se passe de mots.  

Vue vers la salle Luau. comme on peut le voir, l'écriteau qui se trouvait au-dessus des portes n'est plus là.  

 Du lichen pousse allègrement sur le tapis. Difficile de savoir à quel endroit exactement par contre. 

Partie de la cuisine où l'on voit quantité de tasses et soucoupes brisés au sol. Le café était préparé à cet endroit.  

Un des comptoirs du buffet. Il me semble que ça ne fait pas si longtemps que j'y remplissais mes assiettes... 

Table à la mezzanine (notez la rampe d'escalier à l'arrière). Étrange comme le napperon de papier et la serviette pliée semblent là comme ils avaient été posés peu avant la fermeture. Pour les «bobépines», pas d'explications... 

Plafond de la salle Luau où l'on peut voir les affres causés par les fuites du toit. Comme le bâtiment n'est plus chauffé depuis sa fermeture les moisissures s'en sont données à cœur joie.  

Escalier menant à la mezzanine. Drôle d'endroit pour une échelle. 

Calendrier olé-olé de 2013 sur une table. 

Entrée principale du restaurant. On note l'absence des poignées qui provenaient du Kon Tiki.  

 Vue du ponceau et du kiosque d'accueil. Les tikis qui gardaient ce ponceau ont disparu.

Table tournante qui servait probablement à faire jouer la musique d'ambiance.  

Tout le brun que l'on voit sur les tuiles sont des moisissures. 

Vue plus rapprochée de la scène de la salle Luau. 

Décidément...

Une image qui se passe de mots.

Vue de la salle à manger principale depuis la mezzanine. On peut voir, vers le centre de la photo, le tourne-disque de tantôt. Malgré tout ce grabuge et les moisissures, le mobilier en bambou serait probablement récupérable car c'est un bois dur. Il faudrait par contre le fumiger et le désinfecter. 

Le verre d'eau que l'on vous donnait une fois assis à votre table? C'est de là qu'il venait. 

Gros plan d'un des trois comptoirs du buffet. L'intérieur était rempli d'eau que l'élément au fond faisait chauffer. Les bacs de nourriture trempaient dedans, permettant ainsi de les garder au chaud. 

Vue des comptoirs du buffet et, à l'arrière, de la salle à manger principale. 

L'acheteur du Jardin Tiki, on le sait, était le Groupe Savoie. Comme la vente comprenait tous les éléments de décoration, comment se fait-il qu'il n'y ait pas eu de vente aux enchères telle qu'il y en a eu une pour le Kon Tiki et le Tiki Doré? Tel qu'on peut le voir sur les photos de Keven Lavoie, il se trouvait encore au mois de mai 2016, pratiquement un an après la fermeture, de nombreuses décorations et tikis sur place mais sur les photos de l'explorateur anonyme, et aussi de par son témoignage, presque tous ces éléments ont été chipés par des gens qui se sont introduits à différents moments.

S'affrontent ici deux écoles de pensée à ce sujet. D'une part, celle de la légalité qui nous dit que l'on ne peut tout simplement pas prendre comme ça ce qui se trouve dans un bâtiment privé, aussi abandonné soit-il. De l'autre, des gens se sont dit que si tout le bâtiment était pour être démoli sans qu'il y ait de vente aux enchères (ce qui serait assez étonnant considérant le délabrement des lieux) il vaudrait mieux alors sauver le plus d'objets possible avant de tout voir se faire écraser sans discernement par les démolisseurs. 

Vous savez pourquoi on peut encore aujourd'hui trouver des articles provenant du Kon Tiki? Parce que justement on a fait une vente aux enchères. Tenez, sur la photo ci-dessous prise dans ma propre cuisine, toute la tablette du milieu est composée d'éléments provenant du Kon Tiki de l'hôtel Sheraton Mont-Royal; dix tasses, huit ensembles salière/poivrière, deux pots à condiments et un pot à sauce. 



Lorsque j'en ai parlé avec quelques amis il était clair que l'absence d'une vente aux enchères a été une bévue assez considérable. Si elle avait eu lieu suivant la fermeture du restaurant le choix d'objets aurait été assez important et tous les items, que ce soit décoration, luminaires ou vaisselle, auraient non seulement tous été en parfaite condition mais chaque item aurait trouvé preneur. Selon ce que m'a rapporté l'explorateur urbain anonyme, tout ce qui pouvait avoir une certaine valeur a disparu et certains n'ont visiblement reculé devant rien, comme en témoigne le tiki scié. Ceux qui comptaient sur une vente aux enchères, eh bien, laissez-moi vous dire que vous êtes mieux d'oublier ça. C'est dommage car plusieurs éléments du restaurant provenaient du Kon Tiki et avaient donc une longue histoire. Le Jardin Tiki méritait mieux. 





Le saviez-vous? C'est en 1963 que s'est ouvert à Disneyland en Californie le Walt Disney's Enchanted Tiki Room, la première attraction à utiliser des marionnettes complètement animatroniques et contrôlées par des ordinateurs. 


mardi 6 septembre 2016

La culture tiki

Le tiki, vous connaissez? Ah, sûrement! Ce que l'on appelle ainsi «tiki» désigne, de façon générale ces restaurants-bars qui exploitaient la thématique polynésienne et hawaïenne. Si le style empruntait beaucoup à la mythologie tiki, la connexion était plutôt ténue et résolument stylisée à la sauce «Americana». Cela a été assez important comme mouvement durant les années 40, 50 et 60 et à son apogée c'était un phénomène culturel très en vogue qui n'avait rien de marginal. 

Petit historique d'un phénomène. 

Commençons d'abord par faire la rencontre d'un type tout à fait original; Ernest Raymond Beaumont-Gantt, né en 1907 au Texas. Son père est propriétaire d'un hotel à la Nouvelle-Orléans et un jour ce dernier amène son fils avec lui pour un voyage en Jamaïque, un voyage qui va avoir un profond impact sur le jeune Ernest. En 1926 il effectue lui-même quelques voyages tant dans les Caraïbes que dans le Pacifique sud et il s'imbibe alors des magnifiques vues, des sons tropicaux ainsi que de toute une foule de saveurs exotiques. il aimerait bien pouvoir profiter de son savoir nouvellement acquis sur quantité de boissons mais malheureusement pour lui la prohibition bat son plein aux États-Unis et ne prendra fin qu'en 1934. Après avoir été «bootleger» durant une courte période de temps Ernest peut maintenant donner suite à ses ambitions et ouvre, peu de temps après son propre restaurant-bar qu'il nomme «Don the Beachcomber’s Cafe». 

L'affaire est un succès et Ernest ouvre, tout juste en place «Don the Beachcomber’s». Il en profite pour décorer avec des souvenirs tropicaux ramenés de ses voyages; des lances, des masques, des tiges de bambou et plein d'autres choses. Il devient tellement identifié à son commerce qu'il change légalement son nom pour Donn Beachcomber puis encore une fois pour Donn Beach. 

Maintenant faisons la rencontre d'un autre original; Victor Jules Bergeron. Né en 1902, Victor est rapidement terrassé par la scarlatine, la fièvre typhoïde ainsi que la tuberculose, cette dernière lui coûtera éventuellement ses deux jambes. Les options d'emploi sont assez limitées pour le jeune Victor mais son oncle lui offre de venir l'aider à l'arrière du bar qu'il ouvre en 1934 juste en face de chez lui. Victor se découvre une passion pour préparer différentes boissons il ramasse ses économies et ouvre son propre débit de boissons qu'il nomme «Hinky Dinks». Si les choses vont tout de même bien il ne peut s'empêcher de penser qu'il pourrait offrir tellement plus à sa clientèle.

Tout comme Donn Beach avant lui, Victor voyage dans les mers du Sud ainsi qu'à Cuba où il étudie les méthodes et recettes des meilleurs barmans. À son retour, en 1937, il décide de changer le nom de son bar pour «Trader Vic», un surnom que sa femme lui avait donné. Inspiré encore une fois par Don Beach, il agrémente son décor d'éléments polynésiens et des îles du Pacifique. Il agrémente alors son menu de boissons qu'il a lui-même mises au point, dont le célèbre Mai-Tai qui, faut-il le souligner, n'a rien d'Hawaïen et encore moins de Polynésien. Mais justement, parlons-en un peu de ce Mai-Tai. Retour en 1944 où Victor Bergeron se trouve derrière le bar de son Trader Vic. L'idée lui prend comme ça de crééer un nouveau drink. Comme base, il prend une bouteille de rhum jamaïcain de 17 ans d'âge auquel il ajoute un sirop épais, du jus de lime, de l'orange ainsi que de l'orgeat afin de donner à la boisson un p'tit goût d'amandes. Il ajoute une bonne quantité de glace pilée, il mélange toute la patente bien vigoureusement qu'il verse ensuite dans un verre de 15 onces qu'il finit par agrémenter d'une tranche de lime et de quelques feuilles de menthe. À ce moment l'ami Bergeron reçoit la visite d'un couple d'amis de Tahiti et il leur sert sa nouvelle concoction. La dame déguste et s'exclame en tahitien «Mai Tai-Roe Ae», ce qui se traduirait par quelque chose comme «...absolument hors de ce monde, c'est le meilleur!». La boisson a donc été créée en même temps qu'elle a reçue son nom. 

Lors de la Seconde guerre Donn Beach, quant à lui, sert comme colonel dans l'Armée de l'air, mais trouve son retour plutôt amer alors que son ex épouse en a profité pour n'ouvrir pas moins de 16 nouvelles succursales de «Don the Beachcomber». Et pour en rajouter une couche, les stipulations l'empêchent de prendre part aux opérations. Il s'exile à Hawaï (lequel ne deviendra le cinquantième état américain qu'en 1959) et ouvre Don the Beachcomber's, en 1954, à Waikiki où se produit alors régulièrement Martin Denny et son orchestre. On va revenir sur ce dernier un peu plus tard.

La Seconde guerre, justement. Cette dernière se termine en août 1945 alors que retentissent les effroyables explosions atomiques qui ont très soufflé Hiroshima, puis Nagasaki. Le Japon capitule et devient alors, pour un certain temps, un pays occupé par les américains. En Amérique du Nord, c'est le retour des soldats et des marins qui ont survécu au sanglant conflit. Parmi eux se trouvent ceux qui ont servi dans le Pacifique et qui, malgré tout, ont ramené avec eux des histoires et souvenirs des îles du Pacifique sud. James A. Michener en sortira une histoire, en 1947, «Tales of the South Pacific» et qui va mériter le prix Pullitzer. On tirera de ce livre une pièce qui sera jouée sur les planches de Broadway, «South Pacific, en 1949 et qui sera jouée 1,925 fois, rien de moins.

Nous voilà maintenant dans la période de l'après-guerre. Finies les privations, le rationnement des matériaux, des tissus et de la nourriture. L'économie de guerre est remplacée par une économie de paix. C'est la période du baby-boom bien entendu mais aussi celle où la classe moyenne devient une force économique colossale. 

Je vous présente maintenant un autre type intéressant, Stephen Crane. Doté d'une belle gueule et d'un savoir-faire certain avec la gente féminine, Crane déménage à Hollywood en 1939 pour y travailler comme acteur.

Crane ne jouera finalement que dans trois films mais va tout de même rencontrer et épouser Lana Turner (que l'on aperçoit sur la photo ci-haut) en 1942. Il divorce deux ans plus tard va faire les yeux doux à Ava Gardner, Rita Hayworth, et Mamie Van Doren, pour n'en nommer que quelques unes. En 1953 il trouve finalement sa vocation alors qu'il se porte acquéreur du restaurant The Tropics à Beverly Hills et qu'il renomme rapidement The Luau, dont on voit ici plus bas une photographie de l'intérieur. 

Comme je le mentionnais au début de l'article, la fièvre Tiki s'empare de l'Amérique du Nord durant les années 50. Le design polynésien s'infuse alors dans l'esthétique visuelle autant dans l'architecture que dans la décoration que dans les accessoires. On voit apparaître ici et là des maisons, des complexes d'appartements et même des centres commerciaux largement inspirés de la culture tiki. Les Américains tombent alors littéralement en amour avec ces versions romancées de cet exotisme et Stephen Crane entend bien en profiter. Il s'inspire directement de Don the Beachcomber et de Trader Vic avec des décors typiquement Polynésiens et Hawaïens. 


Toutefois il est important de mentionner que ces restaurants bars n'avaient rien de kitsch, bien au contraire. Il s'agissait d'établissements réputés et très fréquentés tant par la classe moyenne que les stars d'Hollywood. Par exemple, en 1948, Trader Vic avait établi le prix d'un Zombie à $3, ce qui équivaut à presque $30 aujourd'hui. Non, il n'y avait rien de kitsch dans ces restaurants.   




Durant ce temps Victor Bergeron a conclu une entente avec les hôtels Hilton où Victor opère une série de restaurants-bars appelés Outriggers. Stephen Crane décide alors d'utiliser la même stratégie en concluant aussi une entente mais avec les hôtels Sheraton afin que plusieurs soient dotés de restaurants d'inspiration polynésienne qui vont porter le de Kon Tiki. On en retrouve à Portland, Chicago, Cleveland, Cincinnati, Boston, Honolulu ainsi qu'à Montréal où le restaurant à pignon dès 1958 sur la rue de la Montagne, directement dans l'hôtel Sheraton Mont-Royal. Parmi les employés du Kon Tiki se trouve un certain Douglas Chan dont je vais vous reparler plus loin. 





Couple attablé au Kon Tiki et se faisant servir un repas exotique par un serveur vêtu de la traditionnelle chemise hawaïenne. 

Le Kon Tiki, sa décoration et son menu sont tous élaborés et étroitement supervisés par Stephen Crane et ses associés. Le décor est typique des restaurants-bars de ce type; mobilier en bambou, treillis tissé, globes colorés suspendus, luminaires de coquillages et sculptures tiki à profusion. Le Kon Tiki n'est toutefois pas le premier restaurant de style Tiki à Montréal puisque le café Hale Hakala, qui se trouvait au 626 Notre-Dame ouest, pas loin de McGill, fut ouvert de 1950 à 1963 et les gens pouvaient y entendre de jouer nombreux orchestres et artistes. Toujours en 1963 le fameux Bill Wong ouvre son restaurant sur Décarie et où on va retrouver le Hawaii Kai Lounge, lequel va fermer en 1998 et plus tard, le restaurant lui-même en 2007.

Le fameux restaurant Tic Toc, sur la rue Sherbrooke dans l'Est, avait aussi son lounge tiki, le Hawaiian Lounge, qui était situé au deuxième étage. À l'extérieur de Montréal aussi la fièvre tiki faisait rage, comme en témoigne le Coconut Bar situé à Trois-Rivières, toujours ouvert depuis 1963 et dont voici une photo de l'intérieur. Pas mal non?

Mais comme je viens de parler d'orchestres et que j'ai mentionné Martin Denny un peu plus haut, il me faut ici faire un détour obligé dans le monde de la musique dite exotique. En 1948, la compagnie Columbia Records introduit un nouveau genre de disque appelé à succéder au bon vieux 78-tours: le 33-tours (mais qui en réalité effectue 33 1/3 tours par minute). Il permet des enregistrements de longue durée ce qui sied parfaitement à un type que je vous présente à l'instant; Les Baxter. 

Baxter est un véritable prodige du piano et durant les années 40 il joue dans différents clubs de jazz de Los Angeles et devient même arrangeur musical et chef d'orchestre pour des chanteurs comme Mel Torme, Frank Sinatra et Nat King Cole, entre autres. En 1950, il fait ses premiers pas dans le monde de la musique et est étranges alors qu'il sert d'arrangeur et chef d'orchestre pour l'album Music Out of the Moon, de Harry Revels. Peu après il signe un contrat avec Capitol Records, ce qui lui permet d'enregistrer sa propre musique. Et c'est ici que Baxter prépare le terrain à la musique exotique avec l'album Ritual of the Savage, lequel sort en 1951.

Martin Denny est un autre musicien étroitement lié à la musique exotique. Né en 1911 à New York, il entreprend des études en piano classique. Vers les années 30 Denny s'embarque avec le Don Dean Orchestra pour un tournée en Amérique du Sud où il devient fasciné par les rythmes latins. Il collectionne d'ailleurs des instruments de partout dans le monde dont il se sert pour agrémenter ses spectacles. 
En 1954, à la demande de Donn the Beachcomber dont je vous ai parlé au début, Martin Denny se rend à Honolulu où il signe un contrat pour jouer de la musique au Shell bar du Hawaiian Village. C'est au Shell bar qu'est survenu une particularité qui est pratiquement devenu une marque de commerce pour Martin Denny. Le Shell bar était très exotique dans son décor, ce qui incluait un bassin près de la scène. Dans ce bassin barbotaient des poissons et quelques batraciens. Or, durant les performances, Denny s'est rendu compte que les ouaouarons l'accompagnaient pour cesser dès la musique terminée. Coïncidence? Pas tant que cela puisque les ouaouarons continuaient le même manège dès que la musique reprenait. Puis les musiciens se sont mis à imiter des oiseaux tout en jouant de leurs instruments. Cette fantaisie est demeurée et a été incorporée dans l'enregistrement de Quiet Village.



Le style exotique fait boule de neige et bientôt les albums de ce genre provenant de multiples artistes et orchestres se retrouvent en quantité chez les disquaires et se vendent comme des petits pains chauds. 


Toujours durant les années 50, la grande popularité du phénomène tiki amène plusieurs personnes à vouloir recréer chez eux cette ambiance paradisiaque des îles du Pacifique et des restaurants thématiques. Le fameux bungalow, type d'habitation alors très en vogue aux États-Unis, permettait aux propriétaires d'utiliser le sous-sol afin d'y aménager des bars tikis, soit achetés en prêt-à-monter soit fabriqués avec des matériaux qu'ils se procuraient eux-mêmes. Pour la décoration, pas besoin d'aller bien loin, quantité de commerces vendaient tout le nécessaire pour recréer chez soi un petit bout de paradis à l'air climatisé. Les fameuses tasses tiki pouvaient s'acheter pour une bouchée de pain et quantité de restaurants tiki en offrent aussi en vente. 

Alors que la culture tiki battait son plein, le marché des souvenirs polynésiens et hawaïens ont eu le vent dans les voiles. Quantité de gens qui voyageaient dans les îles du Pacifique ramenaient avec eux bon nombre d'objets dont les fameuses sculptures de lave noire comme cette vahiné dont j'ai un exemplaire.

Un autre article très populaire a été les bustes Marwal, une compagnie qui a débuté dans les années 40 pour disparaître vers la fin des années 60. On retrouvait des bustes de différentes nations mais les vahinés, avec leurs fleurs d'hibiscus de différentes couleurs dans les cheveux ont été parmi les plus populaires et peuvent aujourd'hui commander des prix intéressants. Ces bustes de vahinés, d'environ une dizaine de pouces de hauteur étaient d'une grande qualité et finement peints. Ce sont aujourd'hui de très belles pièces de collection et c'est avec grande fierté que je vous présente mon buste de vahiné que j'ai nommé Leilani. 

On a aussi eu droit à une étonnante variété de figurines tiki, certaines en résine et d'autres en bois, formats tout aussi populaires. Les voyageurs ramenaient aussi des cendriers, des lampes en bambou, ces fameuses chemises hawaïennes aux motifs colorés, des tirelires faites en noix de coco, des serviettes de plage, des verres, des paquets de cartes à jouer, des objets de décoration faits avec des coquillages et sans oublier la fameuse danseuse hula à fixer sur le tableau de bord de la voiture.

Les années 60, on le sait, ont été le cadre de grands changements socio-culturels et la fascination pour le tiki s'est peu à peu estompée pour finalement perdre énormément de popularité durant les années 70 où il est alors devenu un phénomène relativement marginal. Le Kon Tiki du Sheraton Mont-Royal a fermé ses portes en 1981 et dans les années 90 ce fut au tour du Tiki Doré ainsi que le Hawaii Kai Lounge du Bill Wong. Plus près de nous c'est le Jardin Tiki, dernier tenant montréalais de cette culture qui a fermé ses portes. 

Toutefois, on assiste actuellement à un regain de popularité du tiki aux États-Unis et même ici au Canada où le bar tiki The Shameful Tiki possède deux succursales, l'une à Vancouver et l'autre à Toronto. Peut-être n'est-ce qu'une question de temps avant que l'on en voie un ouvrir à Montréal? En attendant, il y a toujours cette merveilleuse nouvelle à l'effet qu'il y aura un nouveau restaurant-bar tiki à Montréal en 2017, le Snowbird Tiki Bar, dont on peut suivre le compte Instagram ici. Aucune mention encore de l'endroit où il sera situé mais on nous avise d'ores et déjà que l'endroit sera d'un kitsch assumé. Quant au Coconut Bar, à Trois-Rivières, et comme je le disais plus haut, il tient la barre depuis 1963 et vaut le détour.




Le saviez-vous? Le mot «Tiki» n'est pas un mot hawaïen.  «Tiki» est plutôt en référence au mythe Maori d'Aotearoa (Nouvelle-Zélande) qui raconte que le premier Homme a été créé par Tane. 



En terminant cet article je vous offre, en bonus, la recette du Mai Tai original de trader Vic. Vous allez voir, c'est simple à faire pis c'est pas mal bon. En passant, cette recette sert quatre (4) personnes. 

Ce qu'il vous faut:


  • 8 onces de rhum (préférablement du vieux jamaïcain)
  • 2 onces d'orgeat
  • 2 onces d'orange Curacao Holland DeKuyper
  • 1 once de sirop épais (mélangez deux parts de sucre, 1 part d'eau, faites bouillir puis laisser mijoter pendant cinq minutes. Enlevez du rond et laissez refroidir.)
  • Le jus de quatre (4) limes.
Mélangez tous les ingrédients et brassez ça comme s'il n'y avait plus de lendemain. Ajouter de la glace, l'écorce d'une demi lime et garnissez d'une feuille de menthe. Ta-daa!!

vendredi 15 juillet 2016

La belle d'Hawaï

Hawaï 5-0 est une série policière de télévision créée par Leonard Freeman, produite par le réseau CBS et qui a été diffusée de 1968 à 1980 ce qui, pour une série télé, est très long. Elle mettait en vedette Jack Lord, qui jouait le rôle d'un policier à la tête d'une équipe et qui comprenait entre autres Danny Williams, Chin Ho Kelly ainsi que Kono Kalakaua. 

La série a apporté son lot de clichés populaires dont le fameux «Book 'em Danno!» mais c'est surtout la séquence d'ouverture sur une musique de Morton Stevens qui est demeuré dans la mémoire populaire et qui en a fait un des génériques les plus reconnus de l’histoire de la télé. De l'avis de certains il s'agît du meilleur générique de l'histoire de la télé, que voici d'ailleurs:



On se souvient bien sûr de la fameuse vague du début (dont la séquence apparut aussi dans le film Surfari en 1967). Ce type de vague, parce qu'il y en a plusieurs soit dit en passant, s'appelle un «Banzaï Pipeline». S'ensuit un enfilade de séquences aériennes où l'on peut voir les plages qui s'étendent de Honolulu Harbour jusqu'à Waikiki et qui se termine par une vue de la tour Aloha. Puis vient l'apparition de l'acteur principal, Jack Lord, lequel se tient en haut de l'hôtel Hilikai. Cet hôtel, qui existe encore, a partiellement été converti en unité de condos. Ensuite, quelques séquences de voitures  en mouvement ainsi qu'une magnifique vahiné qui court sur la plage en enlevant son chapeau. La statue que l'on voit ensuite porte le nom de Lady Columbia et surplombe encore aujourd'hui le National Memorial Cemetery of the Pacific. Quelques plans de la belle vahiné, un jeune garçon (Mel Kinney) et ensuite une énergique danseuse hula (Helen Kuoha-Torco) dont la séquence est tirée d'un segment plus long qui fut tourné pour le pilote de l'émission. S'ensuivent les autres acteurs de la série, James MacArthur, Zulu et Kam Fong. Mais au travers tout cette séquence un personnage en a fasciné plus d'un, soit cette magnifique vahiné qui court sur la plage en ôtant son chapeau et que l'on revoit un peu après se tournant vers la caméra avec un regard à faire fondre. Mais qui est-elle au juste?





Il s’agit d’Elizabeth Logue, de son vrai nom Elizabeth Louise Malamalamaokalini White Logue est un hawaïenne née en 1941 et dont le nom hawaïen veut dire «soleil qui se lève au paradis». En 1959, alors qu'elle est âgée de seulement 18 ans, elle est couronnée Miss Air Force. En 1961 elle joue dans le film Odissea Nuda, du réalisateur italien Franco Rossi où un homme épuisé par la vie moderne se réfugie à Tahiti. Là, il fait la rencontre de magnifiques vahinés, dont la charmante Elizabeth, et le bonhomme en viendra à se demander s’il sera capable de quitter cette île que Gauguin trouvait si envoûtante. On a tiré de ce film la bande sonore et que l'on a publié en album 33 tours où Elizabeth figure sur la pochette.



En 1965 Elizabeth se retrouve sur la page couverture du magazine LIFE qui fait la promotion d’Hawaï dans son édition du 8 octobre alors qu’elle est photographiée sur l’île de Kauai, elle a alors 24 ans. Elle paraît de nouveau sur la page couverture de LIFE International dans son édition de novembre qui fait également la promotion des îles.

Un an plus tard elle renoue avec le métier d’actrice alors qu’elle  joue dans le film Hawaï et qui met également en vedette Julie Andrews, Max Von Sydow, Gene Hackman et Richard Harris.
Alors qu’elle travaille comme agent de réservation pour Hawaiian Air Lines, le journal à vocation touristique The Hawaiian Tourist News la fait paraître en première page d’une édition de 1967. D'ailleurs, lorsque le Hawaii Visitors Bureau fait produire un film promotionnel afin d'inviter les gens à venir visiter Hawaï, c'est de nouveau la belle Elizabeth qui y tient la vedette. Cette dernière était décidément la «poster girl» d’Hawaï. Ce n’est probablement pas pour rien qu’on l’a fait apparaître au générique d’Hawaï 5-0.





Autrement, peu de choses sont connues sur Elizabeth. Selon une ancienne collègue de l'université d'Hawaï et Manoa où elle a connu Elizabeth en 1959, elle la décrite comme étant très gentille et aussi très humble tant de sa personne que de sa beauté. Elle aurait éventuellement marié une certain George Logue pour ensuite aller vivre à Tahiti mais le mariage n'aurait pas duré. Par contre il y a eu cette rumeur qui longtemps circulé à l’effet qu’Elizabeth était décédée du cancer en 1988. Il s’agit d’une erreur, c’est tout simplement qu’on l’a confondue avec une actrice et danseuse du même nom qui se produisait souvent sur Broadway, Elizabeth Duggan, née Logue en 1932. Cette information a été confirmée par l'une de ses filles. Quand à la charmante jeune fille qui fait l'objet de cet article elle aurait décidé de se retirer de la vie publique et de vivre dans le plus strict anonymat.



Le saviez-vous? L’île de Kauai, où fut photographiée Elizabeth en 1967, a servi à tourner de nombreuses scènes extérieures du film Jurassic Park. Kauai présentait une géographie et un climat très similaire à l’île fictive d’Isla Nublar telle que décrite par Michael Crighton dans le roman.

mercredi 4 mai 2016

Le jour de La guerre des étoiles

Le 4 mai, et c'est comme ça depuis un bout, c'est la journée du film La guerre des étoiles. Aux z'États ils disent «May the fourth be with you», jeu de mot sur la célèbre phrase «May the force be with you». Le jour suivant, le 5 mai est désigné comme étant «Revenge of the fifith.». Dans un article précédent je vous ai raconté toute la frénésie qui englobait parfaitement le gamin de presque onze ans que j'étais lorsque j'ai vu le film sur l'écran du cinéma Champlain en 1977. Évidemment, comme tous les gamins qui avaient vu le film et qui avaient encore des étoiles dans les yeux, il avait été assez décevant de constater que les figurines des personnages du film étaient introuvables dans les magasins. Il y avait bien des trucs de la Guerre des étoiles; des livres d'histoire, à colorier, un disque narré qui racontait le film et autres choses du genre mais toujours pas de figurines. À Noël 1977 tout ce Kenner avait à offrir aux enfants était le fameux «Early Bird Certificate Package». 

Ce n'est finalement qu'au printemps de 1978 que les premières figurines sont arrivées sur les crochets des grands magasins. J'étais fou comme un balai lorsque je les ai enfin aperçues pour la première fois à l'immense Woolco du Centre Langelier, dont la section des jouets était très impressionnante. Pas besoin de dire à quel point j'en ai voulu de ces figurines-là! Ma mère avait bien du mal à saisir tout ce charabia de science-fiction où Star Wars, Star Trek, Cosmos 1999 et autres se ressemblaient tous à la fin mais toutefois elle est très bien parvenue à saisir toute l'excitation qui m'habitait en voyant les fameuses figurines qui, tranquillement, faisaient aussi leur chemin dans les chambres de mes amis. Et, peu à peu, elles sont arrivées dans la mienne où, on le devine, je n'ai pas perdu de temps à passer du temps avec. Plus tard, à mon anniversaire, le Jawa et l'Homme des sables sont venus s'ajouter à celles que j'avais et, au début de 1979 j'avais la collection complète des vingt figurines. Je me suis acheté ultérieurement deux autres figurines en 1980, soit Bossk et Boba Fett et ont été les dernières. À ce moment-là mes intérêts avaient commencé à changer et les jouets de La guerre des étoiles cédaient lentement leur place à autres choses, comme les jeux vidéos et le dessin, que je commençais alors à prendre un peu plus au sérieux. 

Par contre j'avais pris soin de placer mes figurines tant convoitées dans une boîte avec d'autres bébelles et cette boîte s'est retrouvée enfouie dans mes affaires pendant de nombreuses années. Aujourd'hui mes figurines trônent dans mon salon où elles ont visiblement bien endurées les affres du temps, sauf R2-D2 et R5-D4 dont les étiquettes papier avaient eu la vie dure, et que j'ai restauré à leur apparence d'origine. 












Le saviez-vous? Certaines figurines de La guerre des étoiles peuvent aujourd'hui transiger à des prix assez élevés. De quelques centaines à plusieurs milliers, tout dépendant de la figurine, de sa rareté et de son état. En 2015 une figurine de Luke Skywalker a trouvé preneur pour $25,000 dans un encan Sotheby's. Pas mal pour des figurines qui se vendaient quelques dollars seulement à l'époque.