dimanche 1 octobre 2017

Playboy: le mythe, la réalité, l'héritage et les controverses

Comme nous l'avons appris récemment dans différents médias, le fondateur du magazine, et de l'empire Playboy, Hugh Hefner, est décédé ce 27 septembre 2017 à l'âge vénérable de 91 ans. Petit regard sur ce personnage très particulier et sa mythique création. 

Les origines.

Hefner naît le 9 avril 1926 à Chicago en Illinois de parents conservateurs et Méthodistes. Durant la Seconde Guerre mondiale, Hefner travaille comme journaliste dans un journal militaire de 1944 à 1946. Par la suite il obtient un baccalauréat en psychologie et un double mineur en écriture créative. Hefner déniche par la suite un boulot comme concepteur-rédacteur au magazine Esquire mais démissionne après que sa demande d'augmentation salariale ait été refusée. 

Un coup de dés.

Au début des années 50, alors que l'Amérique baigne jusqu'au cou dans une économie de paix extraordinairement dynamique, le paysage socio-culturel est en pleine permutation. De l'architecture à la mode, en passant par la musique, le cinéma, la littérature, mais aussi les mœurs. Hefner décide de capitaliser sur tous ces changements en fondant son propre magazine. Il obtient l'aide de son ami Eldon Sellers afin de trouver du financement et parviendra à obtenir quelques huit-mille dollars provenant d'une poignée d'investisseurs ainsi que de son frère et même sa mère. Cette dernière dira d'ailleurs qu'elle a aidé son fils non pas parce qu'elle croyait au magazine en tant que tel mais bien parce qu'elle croyait en son fils. Fait intéressant, Hefner n'en est pas à son premier magazine alors qu'à l'adolescence il avait lancé Shudder, entièrement dévoué à l'horreur et au mystère. 

De Stag Party à Playboy.

Le nom original trouvé par Hefner pour son nouveau magazine est Stag Party mais malheureusement pour lui, il existe déjà un magazine du nom de Stag qui veut éviter toute confusion et les éditeurs font rapidement savoir à Hefner qu'une poursuite en cour de justice sera mise en branle si ce dernier persiste à nommer son magazine Stag Party. Il faut donc un nouveau nom. Avec son épouse, Mildred Williams ainsi que son ami Eldon Sellers, Hefner tente de dénicher quelque chose d'original pour son magazine. Plusieurs noms sont suggérés mais c'est finalement Playboy, une idée de Sellers, qui séduit finalement Hefner. 

De modestes débuts.

Pour la création de son premier numéro, prévu pour décembre 1953, Hefner ne dispose d'aucun bureau ni de personnel et écrit les textes sur une machine à écrire posée sur la table de bridge de son appartement et fait le montage des pages du magazine sur la table de cuisine.

Hugh Hefner ici en 1953 à travailler à son magazine. On note immédiatement le flair qu'à le bonhomme pour le design car il est assis sur une chaise Eames DCW. 

Dans son premier éditorial Hefner précise d'emblée les visées de Playboy; un magazine de style de vie pour hommes qui tient à se démarquer des autres. Si les magazines concurrents mettent beaucoup l'accent sur la vie en plein air, de la chasse, de la pêche et tout, Playboy affirme préférer la quiétude du foyer où l'on apprécie mélanger de bons cocktails, des hors-d'oeuvres, faire tourner des disques d'ambiance et d'inviter de la charmante compagnie afin de discuter jazz, Picasso, et Nietzsche.

Cette fois, c'est sur une chaise "Womb" de Florence Knoll que Hefner est assis. 

Une première pinup célèbre.

La première femme à se retrouver nue dans Playboy n'est nulle autre que Marilyn Monroe, dont Hefner a acquis les droits de reproduction des images d'un calendrier où la légendaire blonde avait posé. Le terme «Playmate» n'existe pas encore et c'est pourquoi Monroe est nommée «Sweetheart of the Month».

Hefner ne fait pas imprimer d'adresse d'éditeur dans ce numéro puisqu'il n'est pas convaincu du succès de l'entreprise. Pourtant la presque totalité des 53,000 copies, au prix de 50 sous, s'envole en quelques semaines. Hefner pourra donc publier un second numéro de Playboy.

Pour les premiers numéros Hefner achète les droits de reproduction de filles ayant posé  nues pour des calendriers. La première femme a poser exclusivement pour le magazine est Charlene Coralis (1934-2017), laquelle travaillait au service d'abonnement de Playboy. Elle apparaît sous le pseudonyme de Janet Pilgrim et sera Playmate du mois trois fois, soit en juillet 1955, décembre 1955 et octobre 1956. Elle et Hefner entretenaient alors une liaison. 

Le succès au rendez-vous.

En 1956 Hefner est interviewé par Mike Wallace et ce dernier lui dit que dans cinq ans Hefner fera autre chose, laissant ainsi sous-entendre que l'aventure Playboy ne durera pas. La réalité est toute autre. Playboy a rapidement le vent dans les voiles et devient une figure de proue dans le genre. Les profits réalisés permettent à Hefner de louer deux étages dans un édifice du nord-est de Chicago afin d'y loger ses nouveaux bureaux. À ce moment, Hefner ne vit que pour son magazine tout en étant conscient de son mariage qui coulait. Le succès ne se dément pas, et bientôt, avec un coffre bien garni, Hefner peut quitter l'édifice à bureaux pour quelque chose d'un peu plus somptueux. De ce fait, il aménage dans ce qu'il convient d'appeler le «Playboy Mansion», bâtiment impressionnant et qui démontre tout le succès financier du magazine.

Le manoir Playboy original, situé au 1340, North State Parkway à Chicago. Le bâtiment a été converti en unités de condos. En 2011, une de ces unités, avec une superficie de 731.5 m2 à été mise sur le marché pour un montant de 6,7 millions. 

Un magazine décrié.

Bien entendu, Hefner, et son magazine, ne fait pas l'unanimité. Plusieurs, et ce depuis les tout débuts du magazine, tentent de pourfendre celui que certains qualifient de colporteur de pornographie et de débauche. On lui attribue le triste titre de machiste invétéré qui utilise, et profite, de pauvres femmes qu'il fait photographier dans leur plus simple appareil afin d'orner les pages centrales de son magazine, et ainsi faire des montagnes de fric sur leurs dos (et autres parties de leurs corps). Et c'est là tout ce que l'on retenait de Playboy: des filles à poil. Il n'a pas fallu longtemps pour que les blagues à l'effet qu'on lise le magazine pour ses «articles» fusent de toute part. Sans oublier les autres quolibets qui faisaient mentions des pages centrales «collées». C'est véritablement à se demander si les détracteurs ont au moins une seule fois lu un numéro! Et je dis ici: lire, et non simplement feuilleter. Il faut toutefois noter que la véritable pornographie, illégale à ce moment, était produite et vendue clandestinement sur le marché noir tant en format de films qu'en imprimés. L'on sait aujourd'hui que ceux qui produisaient cette pornographie roulaient sur l'or. Peut-être a-t-on cru que Hefner faisait partie de ces producteurs, et qui a décidé de tenter sa chance au grand jour, au vu et su de tous?

Quoiqu'il en soit, Hefner est un véritable bourreau de travail, il s'acharne à toujours publier du contenu de qualité. Bientôt, la compétition se pointe le bout du nez et à peu près tous ces concurrents, comme Gent, Nugget, Monsieur, entre autres, tentent de copier la formule Playboy. Mais Playboy demeure Playboy. Et justement, regardons un peu en quoi consistait réellement ce fameux magazine.

Un format solide.

La direction artistique de Playboy est confiée à Arthur Paul, un ami. Il s'agit d'un choix judicieux puisque Paul conçoit un design graphique épuré et assure la grande qualité graphique de l'ensemble, laquelle sera souvent imitée mais jamais égalée. Le format du magazine prend rapidement une forme définitive avec différentes sections et qui va perdurer au fil des ans.


Des nus, évidemment.

Les nus de Playboy font évidemment jaser, surtout chez les détracteurs. Et pourtant, ces nus sont esthétiquement magnifiques, la direction artistique est solide et l'imprimerie est d'une qualité irréprochable. Hefner prend soin d'embaucher des photographes de grand talent qui savent composer des images douces et évocatrices sans tomber dans la vulgarité. Jusqu'au début des années 70 les régions pubiennes sont cachées par différentes méthodes car il s'agit des conséquences d'une loi qui interdit aux publications américaines de montrer les organes génitaux. C'est un impératif auquel non seulement Playboy doit se plier, mais aussi toutes les autres publications du pays. Cependant, la vision de Hefner n'est pas de présenter des organes génitaux mais bien des photos érotiques légères de bon goût et avec du style.

Durant les années 50 et 60, loin de ne montrer que des filles nues sans autre explication, on présente chaque Playmates comme étant des femmes ayant des goûts et des aspirations et auxquelles on donne la parole. Toutefois, les nus ne comptent que pour très faible pourcentage du magazine et la majorité des photos des Playmates les représentent habillées. Les choses vont changer dans les années 70, pour des raisons que je vais énumérer un peu plus bas. 

Un goût pour le style avant-gardiste.

Très tôt dans les numéros de Playboy, soit en 1954, Hefner affirme son admiration pour l'architecture et le style modernes. Il qualifie Frank Lloyd Wright de plus grand architecte de tous les temps et fait paraître un article, un peu plus tard, un article très étoffé sur l'art de recevoir une femme, serti d'illustrations d'un appartement dans lequel on retrouve des chaises d'Eero Saarinen et de Jorge Ferrari-Hardoy. 

En 1958 Playboy célèbre l'architecte Mies van der Rohe, à qui l'on doit ici le Westmount Square et on fait la promotion de la fameuse chaise Eames, conçue par le couple Charles et Ray Eames. En 1961 on jette les projecteurs sur les designers George Nelson, Edward Wormley, Eero Saarinen, Harry Bertoia, Charles Eames, et Jens Risom, tous installés sur des chaises qu'ils ont conçu. Sûrement que ces gens n'auraient pas accepté de poser pour un article de Playboy si le magazine n'était pas sérieux. Dans d'autres numéros subséquents on fera paraître des oeuvres de Charles Moore, John Lautner et Ant Farm comme décor pour des sessions photo.

S'il peut sembler difficile de considérer Playboy comme un moteur promotionnel important pour le style mid-century modern, il faut tout de même réaliser qu'il se trouve plus d'une trentaine de numéros dans lesquels il se trouve des articles et photos sur le sujet. L'an passé, le Elmhusrt Art Museum en Illinois a consacré une exposition intitulée Playboy Architecture: 1953-1979 et qui fut un grand succès. L'historienne en architecture de renommée mondiale Beatriz Colomina décrit Playboy, et non le MOMA, comme étant le véritable vecteur du mid-century modern en tant que mode de vie. 

Playboy: une force musicale.

Le mode de vie inclut le décor, l'architecture et, la musique. Sur ce front, Playboy a été aux première lignes. En 1957 lance son fameux «All Star Poll» où l'on invite les lecteurs à voter pour leur musicien et artistes favoris. C'est ce qui a mené Playboy à faire un pas audacieux, considérant son jeune âge, à produire des disques. À partir de ce moment Playboy faisait plus que parler musique, il l'a présentait.

En 1959, à la suggestion de Tony Bennett, Hefner, par l'entremise de Playboy,  commandite le phénoménal Playboy Jazz Festival et c'est l'immense succès de ce festival qui donne à Hefner l'idée du Playboy Club et dont le premier ouvre en 1960, toujours à Chicago. De là, il était tout naturel que le club, et les autres qui ont ouvert par la suite, d'offrir des performances «live» dans le style musical dont Playboy faisait la promotion. 

Dans plusieurs numéros on retrouve des pages entières consacrées au jazz et à ses artistes, tant légendaires que ceux appelés à ultimement le devenir. On y cause Sinatra, Brubeck mais aussi Parker, Hancock et Davis. Ces articles sont très étoffés et invitent les lecteurs à écouter tant les talents classiques qu'émergents et sont accompagnés d'oeuvres originales, parfois peintes et tantôt sculptées exclusivement pour Playboy. 

Des entrevues robustes. 

Les années 50 et surtout 60, on le sait, ont été riches en événements percutants et bouleversants. Hefner décide encore de capitaliser sur l'importance de publier des entrevues avec ceux qui défraient les manchettes tant nationales qu'internationales. Dans la même veine, Hefner tient à réaliser une entrevue avec le fondateur du parti nazi américain, George Lincoln Rockwell et envoie nul autre que Alex Haley, celui qui sera connu pour son grand roman Racines. Hefner n'a rien d'un raciste, bien au contraire, et pour lui, envoyer un Afro-Américain réaliser l'entrevue est un geste d'audace face à un raciste notoire. Cette solide entrevue, menée de main de maître par Haley, apparaît dans l'édition d'avril 1966. D'autres personnages importants vont se retrouver en entrevue; Albert Schweitzer, Allen Ginsberg, Ayn Rand, Bertrand Russell, Federico Fellini, Frank Sinatra, Grace Kelly, Henry Miller, Ingmar Bergman, Jawaharlal Nehru, Jean-Paul Sartre, Jimmy Hoffa, Johnny Carson, Marcello Mastroianni, Martin Luther King, Jr., Miles Davis, Muhammad Ali, Orson Welles, Salvador Dalí, Stanley Kubrick, Vladimir Vladimirovich Nabokov et les Beatles, pour ne nommer que ceux-là. Une des plus percutantes, et qui n'est rien de moins qu'un coup de maître, est sans contredit celle avec l'ancien bras droit d'Adolf Hitler et numéro deux du parti nazi: Albert Speer en 1971.


De l'humour illustré. 

Avec Playboy, Hefner permet à bon nombre d'artistes de faire paraître leurs oeuvres dans le magazine. Certains de ces gags occupent une pleine page alors que d'autres se retrouvent en petit format, souvent en noir et blanc, dans la partie supérieure ou inférieure d'un quart de page. On retrouve donc Edmond Kiraz, Jerry King, Rowland B. Wilson, Will Elder, Gahan Wilson et Harvey Kurztman, pour faire une très courte liste. À celle-ci on pourra aussi ajouter Shel Silverstein, un contributeur de longue date.


Un format solide.

Très tôt Playboy présente un style graphique ainsi qu'une présentation des différentes composantes du magazine qui ne changent pas de numéro en numéro.

Le Playbill fait office d'éditorial dans lequel on énumère le contenu du numéro. Dans celui, par exemple, on peut y voir Woody Allen qui a contribué ici en écrivant une histoire courte. 

Dear Playboy est, bien entendu le courrier des lecteurs qui commentent le contenu des numéros passés.

Le Playboy Advisor est une chronique de deux ou trois pages où les gens peuvent poser toutes les questions qui peuvent leur passer par la tête, soit pour avoir des renseignements, comment se démêler dans une relation qui tourne au vinaigre, aux conséquences des unions inter-ethniques jusqu'aux simple paris. Les réponses sont bien étoffées et les conseils toujours judicieux. Ces chroniques sont une véritable machine à voyager dans le temps, et nous brossent le portrait d'une Amérique bien différente. 

Playboy After Hours est une chronique qui recense ce qui se passe dans les grandes villes, des faits cocasses dans d'autres imprimés. Cette chronique n'existe plus aujourd'hui. 

The Playboy Forum était un lieu d.échange entre les lecteurs et Playboy sur des sujets d'actualité qui gravitaient surtout autour de la politique, parfois publiés dans des numéros précédents, dans d'autres publications, à la télévision ou les journaux.

La section consacrée à la Playmate du mois, généralement au milieu, était facilement repérable en raison du poster à déplier qui s'y trouvait. Comme on peut le constater ici dans ce numéro de mars 1966, on ne trouve aucune photo nue de la Playmate Priscilla Wright sinon celle du «centerfold». On peut voir la jeune femme s'adonner à ses activités favorites, à passer du temps avec des amies et sa mère. On laisse Priscilla parler de sa vie, de ses goûts et ambitions. C'était la norme pour le temps où l'emphase n'était pas axée sur la nudité. Ce n'est que dans les années 70 que les photos de nus prendront plus d'espace.

 Les blagues Playboy se retrouvaient toujours à l'endos du «centerfold» de la Playmate du mois. Celles-ci étaient accompagnées d'illustrations de la Femlin, un petit personnage féminin créé par LeRoy Neiman en 1955 à la demande de Hefner qui voulait égayer les blagues avec des illustrations. Elle se retrouve à plusieurs reprises en couverture du magazine, comme en avril 1961, décembre 1964 et octobre 1967, entre autres.




 La Femlin que l'on voit ici faire une apparition dans la section mode de l'édition d'avril 1961,a été commercialisée sur différents objets comme des cendriers, des verres et tasse à café. On l'a aussi offert en figurine de plâtre en quatre variations différentes et qui se détaillaient alors pour environ $7. 

Les nouvelles courtes étaient parfois écrites par des talents prometteurs, en l’occurrence ici Woody Allen ou des écrivains connus comme Nabokov. Ces histoires, contrairement aux récits plus longs qui étaient fragmentés en plusieurs parties, se lisaient d'un coup en un seul numéro. 

La mode a pratiquement toujours fait partie intégrante de Playboy. On retrouvait dans chaque numéro les nouvelles tendances d'ici et d'ailleurs dans des reportages photo de grande qualité. Des vêtements de style pour toutes les occasions y étaient présentés. 


Un goût pour la littérature.

Avec les ventes du premier numéro Hefner met en circulation le second et cette fois il indique l'adresse de l'éditeur, qui n'est autre que celle de l'appartement qu'il partageait avec son épouse. Pour Hefner il est primordial de publier des nouvelles courtes et même des romans. C'est ainsi que Fahrenheit 451 de Ray Bradbury se retrouve fractionné dans les édition de mars, avril et mai 1954, soit un an après la sortie du roman. On verra par la suite des oeuvres de Vladimir Nabokov, John Le Carré, Michael Crichton, Kurt Vonnegut et Ian Flemming, pour n'en nommer que quelques uns. Pour tout jeune auteur, il devient clair que Playboy peut être une sensationnelle porte d'entrée afin de se faire voir et Hefner n'hésite pas à donner leur chance à de nombreux auteurs en quête de visibilité. Ci-bas, on peut voir la première partie de Octopussy, le roman de Ian Flemming mettant en vedette James Bond et dont on fera éventuellement un film avec Roger Moore.


Sur la scène. 

On the Scene a été une chronique qui a duré pendant de très nombreux numéros et qui amenait les projecteurs sur des personnes qui se démarquaient de par leurs réalisations et qui étaient, selon Playboy, destinées a un bel avenir. On y a vu, parmi ceux-là, le jeune acteur Michael Caine et un chanteur du nom de Léonard Cohen, par exemple. Dans l'édition d'août 1968 c'est un architecte prometteur qui fait la pleine page: un certain Moshe Safdie, photographié devant sa création, Habitat 67.


Des vedettes en vedette.

Vers la fin des années 70, et surtout 80, Playboy fait paraître à une fréquence qui augmente sans cesse des vedettes féminines, soit de la chanson, du cinéma ou de la télévision, et qui acceptent de se dévoiler pour le magazine comme Raquel Welch, Nancy Sinatra, Madonna, Kim Basinger, Joan Collins (alors à son apogée avec Dynasty), Goldie Hawn, Vanna White, Cindy Crawford, Sharon Stone, Drew Barrymore, Farrah Fawcett et Charlize Theron, pour ne nommer que celles-là. Ce sera une façon, entre autres, pour mousser les ventes du magazine.

Plus qu'un magazine. 

Dès les années 50, avec le succès sans cesse grandissant du magazine, Playboy devient davantage qu'une publication mensuelle pour devenir pratiquement un mode de vie. Voyons un peu de quelle façon Hefner a orienté la marque Playboy vers d'autres horizons que le simple imprimé.

Playboy à la télévision.

Hefner et son magazine sont tranquillement en train de révolutionner le paysage socio-culturel, et non pas seulement à cause de femmes nues qui jalonnent quelques pages de son magazine. Le fondateur conceptualise une émission de télévision en 1959 et qu'il nomme Playboy's Penthouse. Non, il ne s'agit pas ici de la rivalité que vont se livrer plus les deux revues. Le mot «penthouse» fait ici référence au dernier étage d'un bâtiment mais dont la structure est en retrait de celle qui est principale. En architecture résidentielle c'est souvent l'endroit le plus chic. Et le plus dispendieux. Durant cette émission, Hefner accueille les plus grands musiciens, chanteurs et groupes ainsi que des humoristes incluant le légendaire Lenny Bruce.


Hefner récidive plus tard en 1968 avec une autre émission basée sur le même format; Playboy After Dark où il continue de recevoir les artistes dont tout le monde parle, de Ike et Tina Turner à Sonny et Cher.

De la fête en encore de la fête.  

Le Playboy Mansion de Chicago a de quoi éblouir avec toutes ses installations, dont une piscine spécialement conçue avec des fenêtres situées sous le niveau de l'eau et permettant aux gens d'observer les femmes, souvent en costume d'Ève, barboter, plonger et nager. On y retrouve une salle de projection, de grandes douches et un sauna. Inutile de dire que c'est souvent la fête au Playboy Mansion. Fait amusant, le comédien Mort Sahl a un jour fait visiter le Playboy Mansion à Frank Sinatra et Bob Hope. Le premier n'appréciait pas voir autant de femmes graviter autour de Hefner alors que Hope trouvait ça tout à fait extraordinaire. Car il faut préciser ici que le Playboy Mansion était doublé d'une sorte de «pensionnat-hôtel» pour les Playmates qui pouvaient y passer autant de temps qu'elles le voulaient. Elles partageaient un grand dortoir ainsi que les douches.

Une des fêtes tenues au Playboy Mansion de Chicago. Hefner tient à la main un album de Ray Charles et la femme à sa gauche est Christa Speck (1942-2013) et avec qui Hefner a eu une courte liaison. Elle a été Playmate du mois de septembre 1961 et Playmate de l'année 1963. En 1965 elle a épousé le producteur de télévision bien connu Marty Krofft. 

En 1971 Hefner fait l'acquisition de ce qu'il conviendra d'appeler Playboy Mansion West, à Los Angeles comme résidence secondaire et en 1975 il y déménage de façon définitive. Dotées d'installations aussi somptueuses que celle de Chicago, avec l'avantage d'un climat beaucoup plus clément. La piscine extérieure ainsi que la fameuse grotte ne manquera pas de faire jaser. À partir de 1975 c'est donc à Los Angeles que se déroulent de grandes fêtes organisées par Hefner qui y invite tout le gratin d'Hollywood. Les photos de ces fêtes, truffées d'acteurs et d'actrices, se retrouvent régulièrement dans les pages du magazine. Un malaise cardiaque en 1985 le forcera toutefois à changer de régime de vie. Malgré une santé qui se veut plus précaire, Hefner continue de travailler au magazine en tant qu'éditeur en chef. 

Des clubs comme des champignons.

L'idée des clubs a germé, comme mentionné plus haut, avec le Playboy Jazz Festival et le succès du premier club a incité Hefner a en ouvrir d'autres en Amérique. Montréal est la seule ville canadienne à en avoir eu un et il a ouvert ses portes en 1967, durant l'Expo, sur la rue de la Montagne et dont je vous ai parlé dans cet article.


Ici, Hefner inspecte le nouveau tissu choisi pour les uniformes de Bunnies.

Alors que les Playboy Clubs sont à leur apogée, au milieu des années 60, Playboy est le plus grand employeur de talents artistiques aux États-Unis, quelque chose qui ne s'était pas vu depuis l'âge du Vaudeville dans les années 20.

Le Playboy Club de Montréal, sur de la Montagne. 

Toutefois, de là à penser ou croire que les Playboy Clubs sont des endroits de débauche et perdition il y a tout un canyon. Ces Clubs sont des endroits où les règlements sont nombreux, clairement définis et bien renforcés, tant du côté de la clientèle que des «Bunnies» qui y travaillent. D'ailleurs, chaque «Bunny» reçoit une formation ainsi qu'un livret de 27 pages qui détaillent très exactement le code de conduite que chacune doit suivre à la lettre. Quant aux détenteurs de clés, qui ressemble à une carte de crédit, ils sont aussi tenus de respecter des conditions strictes, à défaut de quoi ils sont expulsés et perdent leur membership. Voici d'ailleurs ce que dit le manuel de l'employée à ce sujet:




En tout et pour tout il y a eu 45 Playboy Clubs en opération dans le monde et aujourd'hui il ne subsiste que celui de Londres. Toutefois, pour se donner une idée de l'ambiance qui régnait alors que les Clubs étaient à leur apogée, il suffit de visionner la populaire série Mad Men, saison 4, épisode 10 alors que Lane Pryce y amène son père ainsi que Don Draper.


Une offre diversifiée.

Durant les années 80 le magnétoscope devient très abordable et la grande majorité des foyers en possèdent au moins un. Les clubs vidéo poussent partout comme des champignons et les films qui sortent en salle sont vendus en vidéocassettes de plus en plus rapidement. L'industrie de la pornographie, qui a grandement contribué au succès commercial tant du VHS que du Beta produit une quantité de plus en plus grande de films pornos et fait des affaires d'or. Hefner considère que la popularité des magnétoscopes justifie la production de vidéocassettes portant la griffe Playboy. Bientôt, chaque Playmate possède sa vidéocassette attitrée. Puis, on propose des titres variés; Intimate Fantasies, California Girls, Sexy Lingerie, Girl Next Door et plusieurs autres.


L'internet. 

Le «World Wide Web» de Tim Berners-Lee est officiellement offert au public pour la première fois en août 1991. Il s'agit d'une technologie naissante qui ne ressemble en rien à l'immense et complexe réseau que l'on connaît aujourd'hui. Il faut toutefois attendre 1994 pour que Playboy se lance dans l'aventure en-ligne avec son adresse officielle, soit playboy.com, laquelle est toujours accessible aujourd'hui.

Les causes sociales.

Durant les années 60 il existe toujours de sales croûtons sociaux; les femmes n'ont pas libre accès à l'avortement, les relations entre gens d'ethnies différentes étaient mal vues et encore plus celles entre personnes du même sexe. Pour Hefner, que les femmes puissent être maîtres de leurs corps et d'avoir accès à l'avortement ainsi qu'à la contraception était primordial, tout comme le mariage entre personnes du même sexe. Pour Hefner, ces droits étaient les droits de tous.

En 1955, alors que le magazine est encore tout jeune et que la censure a le bras long et le couteau bien aiguisé, Hefner fait paraître une courte histoire intitulée «The Crooked Man» qui se déroule dans une société où l'homosexualité est la norme. Inutile de dire que cette histoire fait onde de choc. Qui plus est, il a publié un article consacré à Charlie Chaplin, alors que l'acteur était alors l'homme le plus détesté en Amérique.

Durant les années 60, alors que la ségrégation faisait rage, Hefner s'était assuré que les portes de ses Playboy Clubs soient ouvertes à tous, peu importe la couleur de leur peau ou de leur origine ethnique. En 1961 Dick Gregory, a été le premier humoriste noir à travailler au Playboy Club de Chicago, ouvrant ainsi la porte à d'autres artistes noirs. Hefner n'a aussi eu aucun problème à recruter Alex Haley (Racines) en tant qu'interviewer.

Durant la guerre du Viêt-Nam, une guerre très impopulaire aux États-Unis, l'acteur Yul Brynner a demandé à Hefner d'utiliser l'avion de Playboy, le «Big Bunny» afin de rapatrier de nombreux orphelins de guerre Viêt-Namiens. Ce sont des «bunnies» de Playboy (habillées, bien entendu) qui se sont prestement occupées de ces enfants.

Playboy a aussi publié la dernière lettre de Martin Luther King, Un testament d'espoir, écrit en janvier 1969 et édité par sa veuve, Coretta Scott King.

Un séducteur malgré tout.

Durant son service militaire, l'épouse de Hefner le trompe et Hefner prend ça pas mal dur lorsqu'elle lui avoue. Elle fermera les yeux sur les propres infidélités de son époux car elle se sentait coupable de ses propres gestes. Le couple divorce en 1959. La réputation de Hefner comme grand séducteur n'a rien de surfaite. Il a beau se consacrer corps et âme à son magazine il n'en demeure qu'une certaine partie de ce corps est bien occupé avec plusieurs des Playmates du magazine et entreprend des relations, certaines sérieuses et d'autres moins. Durant les années 60 ce sont pas moins de huit Playmates qui intentent des poursuites totalisant presque 35 millions de dollars à titre de dédommagements en raison de relations que Hefner a décidé de terminer. Cela ne l'empêche tout de même pas de continuer à séduire et d'autres Playmates sont se retrouver ainsi dans ses draps. Il aura tout de même été marié trois fois d'où il aura quatre enfants et aura eu cinq relations dites «officielles». Personnage ayant un magnétisme certain, Hefner aura toutefois toujours su s'entourer de ces femmes qui se retrouvaient soit dans la magazine, dans les Clubs ou ailleurs.


Hefner, même s'il se présentait comme grand défenseur des libertés sociales, était fréquemment dans la mire des féministes, avec lesquelles il était à couteaux tirés. Au début des années 70 il a utilisé Playboy pour effectuer une charge directe contre les féministes. Ces dernières l'accusaient de marchander la nudité des filles, de la rendre socialement acceptable tout en faisant des montagnes d'argent à leur dépens. On le traitait effectivement de «pimp». Mais, faut-il l'avouer, l'érotisme et ses diverses représentations a toujours eu le vent dans les voiles et ce, depuis l'antiquité. Quant à toujours être entouré de femmes...




L'évolution de Playboy. 

Le début des années 70 amène des changements sociaux importants. La libération sexuelle des années 60 bat son plein. Les femmes ont libre accès à la contraception et les unions libres sont en vogue. La sexualité s'affranchit et repousse les limites.

Comme je le mentionnais plus haut, les lois en vigueur aux États Unis interdisaient aux publications américaines de montrer les organes génitaux des femmes dans les magazines. Dura lex sed lex. Les photographes de Playboy s'arrangeaient donc toujours pour cacher le pubis des femmes grâce à une main judicieusement placée, un morceau de vêtement ou un coin de meuble. Il y a eu toutefois quelques exceptions mineures, possiblement accidentelles, repérables pour celui qui a l’œil.

En 1965 un certain Bob Guccione lance en Europe le magazine Penthouse, calqué sur le modèle Playboy et, en raison des mœurs résolument plus relaxes et moins coincées qu'en Amérique, ne s'enfarge pas dans les poils pubiens et n'hésite nullement à les dévoiler. Si Playboy a ses Playmates, Penthouse a ses Pets (en anglais; un animal de compagnie). Il y a donc, chaque mois, la Penhtouse Pet.

En septembre 1969 Guccione décide de venir jouer dans les plates bandes de Playboy et de publier Penthouse aux États Unis sans qu'il n'y ait de différence avec l'édition européenne. Les femmes entièrement dévoilées font donc une forte concurrence à Playboy, qui ne déroge toujours pas d'un iota en voilant encore et toujours les pubis des Playmates. Histoire de ne pas se faire damer le pion par Penthouse, Playboy devient plus audacieux, au risque de devoir en démêler avec la Justice. C'est ce que Hefner va appeler la «guerre pubienne».


Ce n'est toutefois qu'en janvier 1971 que la première Playmate à dévoiler son entre-jambe va apparaître; Liv Lindeland mais c'est de nouveau Gucionne qui va de nouveau pousser les limites de la censure en dévoilant non plus les poils pubiens mais bien les vulves, les anus et même les pénis de partenaires mâles. Pour Hefner, pas question de donner suite, même si les photographies des Playmates des années 70 sont nettement plus audacieuses que celles des années 60. Du reste, Playboy et Penthouse vont chacun prendre une direction différente; Playboy demeurant dans son format habituel (mais avec des poils pubiens) et Penthouse va donner presque dans le hardcore. Gucionne va, entre autres, publier les photos nues de Traci Lords prises alors qu'elle n'avait que 15 ans ainsi que celles, encore plus choquantes, de la prépubère Brooke Shields, également nue (complètement) et telle qu'on pouvait la voir dans la version non-censurée du film Pretty Baby de Louis Malle. L'arrivée de magazines encore plus portés sur la pornographie comme Hustler va pousser encore plus loin la pornographie publiée, surtout avec des photos très explicites.

Durant les années 70, donc, Playboy augmente considérablement le contenu érotique en ajoutant des sections spéciales. Le nombre de pages contenant des photos de femmes nues est considérablement supérieur à ce qu'il était durant les années 60. C'est aussi l'époque du fameux «airbrush». Il s'agit d'un outil que l'on utilisait souvent en graphisme et en illustration, un sorte de mini-pistolet connecté à de l'air comprimé et de la peinture. C'était la façon pré-Photoshop de modifier les photos. Chez Playboy on utilisait le «airbrush» pour adoucir la peau et la rendre lisse à la perfection alors que durant les années 50 et 60 la volupté des photos était principalement due aux talents des photographes et de l'équipement qu'ils utilisaient. À la défense de Playboy il faut néanmoins admettre que ce n'était pas le seul magazine à utiliser cette technique, loin de là. Quant à son concurrent, Penthouse, on préférait les photographes qui donnaient dans le style «vaseline» à la David Hamilton.

Toutefois, le contenu éditorial n'était pas diminué, ou aminci, par l'ajout de contenu érotique. Les nouvelles courtes, les grandes entrevues et autres sections continuaient. Se sont ensuite ajoutées des chroniques telles que celle, en 1978, tenue par Asa Baber (1936-2003), lequel allait quelque peu à contre-courant du machisme prédominant avec des sujets comme la paternité, le rejet, la dépression, le divorce et invitait les hommes à avouer les faiblesses qui les accablaient afin de mieux pouvoir les comprendre et les traiter adéquatement.

Durant les années 80 on note une certaine évolution; les vidéocassettes et aussi, en 1982, la nomination de Christie Hefner, la fille de Hugh, comme présidente de l'empire Playboy. Elle devient également présidente du conseil d'administration en 1988. Elle quitte ces postes respectivement en 2008 et 2009.

Un changement majeur chez Playboy est annoncé en 2015 via son président Scott Flanders, qu'à partir de mars 2016 Playboy ne présentera plus de nudité frontale complète. La raison est simplement cette incapacité à pouvoir faire compétition avec la pornographie sur internet, laquelle est largement gratuite et incroyablement facile d'accès. Les Playmates du mois ne disparaissent pas mais sont présentées de façon beaucoup plus sobre. En février 2017 Playboy revient sur ses pas concernant la nudité, précisant que la décision de l'enlever du magazine avait été une erreur.

Jusqu'à son décès, Hefner a été le rédacteur en chef de Playboy et approuvait le contenu de chaque numéro. Toutefois, le futur de Playboy semble bien assuré avec son plus jeune fils, Cooper Hefner, lequel a définitivement hérité des gènes et de l'audace de son célèbre père. «Chaque grand film a une suite.» A-t-il dit récemment. «La même chose peut être dite des marques.», faisant ainsi allusion à Playboy. Agissant chez Playboy Industries à titre de Chief Creative Officer et fiancé à l'actrice Scarlett Byrne (Pansy Parkinson dans Harry Potter). Quant au futur du magazine, rien n'est certain en cette ère numérique. 

Pas rien que du rose.

Tout ceci étant dit, Hefner, malgré certaines qualités, était misogyne, nullement fidèle à aucune de ses très nombreuses conquêtes. Très tôt, il a entrepris une liaison avec sa secrétaire personnelle, Bobbi Arnstein au vu et au sus de tous, incluant ses conquêtes qui d'ailleurs dépassaient largement le cercle des playmates ainsi que de ses relations "officielles". Arnstein s'est d'ailleurs enlevé la vie après avoir été mêlée à une affaire de traffic de drogue durant une enquête du FBI qui visait Hefner. 

Les clubs Playboy n'échappaient pas à son emprise, de loin s'en faut, et le traitement réservé aux "bunnies" qui y travaillaient n'a pas échappé à l'oeil de la journaliste Gloria Steinhem laquelle s'est fabriquée une fausse identité afin d'infiltrer l'un de ses clubs à titre de Bunny. Après un mois de traitement résolument dégradant, elle a pondu une véritable bombe en deux articles et qui n'ont rien fait pour redorer l'image tant de Hefner que des clubs. 

En somme, Hefner s'est bâti un empire du sexe autour de lui-même tout en se créant un entourage de personnes qui étaient bien contentes de se retrouver sur la liste de paie, avec tous les "bonus", avantages et opportunités qui découlaient du fait d'oeuvrer pour Playboy. Davantage, c'était pratiquement un culte de la personalité, opinion de plusieurs dont l'une des nombreuses épouses de Hef, Holly Madison, ainsi que l'une de ses conquêtes de la fin des années 70, Sondra Theodore, laquelle est rapidement devenue une vive critique de Hefner allant même jusqu'à déclarer qu'il était une sorte de vampire qui les vidaient de leur vitalité. 

Il appert très clair que les attentes de Hefner étaient on ne peut plus claires; si une personne voulait travailler pour Playboy et faire partie de ce monde alors cette personne devait savoir à quoi s'attendre. Il a voulu créer une sorte de petit univers de fantaisie hédoniste libre de toute forme de jugement où les gens pouvaient faire tout ce qui leur plaisait. Et fort possiblement que certaines de ces personnes sont allées trop loin. Même si Hefner n'était pas responsable de tous ces actes, même criminels, il n'en demeure pas moins qu'à titre de patron de la place il devait assumer les responsabilités inhérente de ce qui se passait sous son toit. 






Le saviez-vous? Peu après le décès de Marilyn Monroe, la première femme à apparaître dans Playboy, Hefner a acheté la crypte funéraire immédiatement à gauche.



vendredi 22 septembre 2017

Butorides virescens

Le héron vert est un oiseau échassier qui fait partie, vous l'aurez deviné, de la grande famille des hérons. On retrouve principalement ces oiseaux le long d'un cours d'eau, d'un lac ou d'un étang puisque leur diète se compose de poissons, d'amphibiens et d'insectes. Il mesure environ 44cm, soit plus petit que son cousin le héron bihoreau. J'ai rencontré mon héron vert bien par hasard durant une promenade. 

Petite histoire en quelques temps. 

Le voilà, sur un billot flottant au milieu d'un étang. Cet endroit est de loin supérieur au rivage car il donne au héron vert une vue à 360 degrés, ce qui multiplie ses chances d'aperçevoir un poisson et de le capturer. Durant la belle saison ce billot est un peu tel cette station service/halte routière pour différentes espèces d'oiseaux comme les canards colvert, les canards branchu, les grives et aussi pour les tortues peintes. De temps à autres, quelques espèces s'y côtoient allègrement, profitant du soleil. Mais aujourd'hui, seul le héron vert s'y trouve. 

Après avoir arpenté le billot de long en large sans avoir aperçu de poisson quelconque, le héron s'est offert une libellule en guise d'amuse-gueule (ou amuse-bec?). Ils sont habiles au point de pouvoir happer un insecte en plein vol. Une fois l'insecte avalé, le héron a redémarré son radar à poisson. 

Le héron vert est drôlement astucieux et on peut le constater ici en le voyant agiter un bout de nénuphar avec son bec à la surface de l'eau afin d'attirer un poisson. Après l'avoir agité il a observé patiemment, puis, il a recommencé. 

Après plusieurs essais infructueux avec le nénuphar, il a soudainement vu quelque chose d'intruiguant. Serait-ce le poisson tant convoité? Une petite barbotte ou encore une carpe? Il avance méthodiquement sur le billot tout en fixant solidement ce qu'il a repéré. 

Voici une particularité physionomique fort intéressante du héron vert; sa capacité à pouvoir s'étirer le cou de façon presque démesurée. Avec les pattes solidement ancrées dans le billot, il s'étire ainsi le cou afin de déterminer si le jeu en vaut la chandelle. 

Il plonge pour un quitte ou double. Soit il ressortira de l'étang bredouille ou il aura de quoi festoyer. On notera que les hérons verts, tout comme les autres oiseaux échassiers, ne possèdent pas de pattes palmées car pour eux, l'eau ne sert qu'à plonger très brièvement, contrairement aux oies, canards et autres palmipèdes. Maintenant c'est le moment de suspense et j'attend qu'il retourne sur le billot pour voir le résultat. 
Et voilà! Il vient de saisir une carpe. À l'aide de ses puissantes ailes, il sort de l'eau afin de déguster son repas. Quelle chasse! Heureusement pour lui, il n'y a pas eu d'autres hérons verts ou d'oiseaux d'autres espèces qui sont venus l'embêter. Lorsqu'il pêche comme ça, il ne tolère absolument pas la présence d'autres oiseaux à proximité. 

Une fois revenu sur le billot, il s'est arrêté pendant environ une minute, probablement à se demander s'il allait manger son poisson là ou ailleurs. Que va t-il faire? 

Au final, il a décidé de s'envoler et j'ai bien cru qu'il irait se percher à la cime d'un arbre pour ne pas être importuné. Toutefois, c'est pratiquement à mes côtés, à la hauteur de mes yeux qu'il s'est installé. Il ne faut pas craindre quant à la taille du poisson, sitôt après avoir pris cette photo il l'a avalé d'un coup. Et hop! dans l'estomac. 

Le repas est maintenant terminé et il se demande probablement s'il prendrait maintenant un petit digestif. Il est donc resté comme ça sur la branche pendant plusieurs minutes, la panse bien remplie. Quant à moi, j'ai considéré avoir pris assez de photos et lui ai souhaité bonne fin de journée afin de reprendre ma promenade. 

Avec un peu de chance, on peut apercevoir des hérons verts à quelques endroits à Montréal dont le Technoparc, le parc Angrignon, le parc de l'île de la Visitation et au parc des Rapides, à Lasalle. Toutefois, il est fort possible de l'observer ailleurs. 




Le saviez-vous? L'aire de répartition du héron vert, qui comprend la côte est Nord-américaine, le Mexique et l'Amérique centrale, se réduit d'année en année. il doit actuellement faire face à l'assèchement et à la raréfaction des zones humides dû à l'urbanisation galopante. 

lundi 18 septembre 2017

Les comptoirs de lunch Woolworth

Si vous êtes abonnés à ma page Facebook vous savez sans doute que j'y partage souvent des choses qui n'apparaissent pas nécessairement ici. C'est le cas récemment d'une photo d'un vieux comptoir de lunch où je demandais comme ça si les gens étaient assez vieux pour s'en rappeler. voici d'ailleurs la photo en question. 

Cette photo a été aimée par presque de 800 personnes et pas moins de 310 personnes ont écrit un commentaire afin d'attester que oui, elles se souvenaient bien de ces longs comptoirs à lunch. Certains parlent de leur emplacement favori, d'autres leur morceau de menu préféré alors que d'autres mentionnent y avoir travaillé. Tous les commentaires, sans exception, témoignent des merveilleux souvenirs dont voici quelques extraits:

«Ma mère m'amenait au comptoir chez Woolworth ou Kresge sur Ste-Catherine après la visite chez l'optométriste. Les meilleurs sandwich et sundae de mon enfance.»

«J'adorais aller manger à ces endroits avec mes amis, la nourriture était bonne, et l'ambiance spéciale, dommage il n'en reste même pas un.»

«Yup... travaillé comme étudiant dans un Woolworth qui en avait un !!! La tarte aux citrons était dangereusement bonne pendant les pauses !!!»

«À Alma, il y en avait un chez Woolworth et chez Continental. J'aimais bien quand ma mère m'y amenait manger une frite ou un sundae.»

«Je me souviens très bien du Woolworth sur la rue St-Dominique à Jonquière. Quel bonheur lorsque nous prenions un jus de raisins avec un beigne au miel.»

«Et c'est à un tel comptoir du Kresge de Val-d'Or que j'ai mangé mon premier hot chicken!!!! Hummmmm!»

«Quand j'avais 16 ans, j'étais caissière chez Kmart à Arvida et pour dîner, je mangeais toujours un fish & chips au comptoir....»

«Oh que oui chez Kresge et aussi chez Woolworth sur la rue sainte Catherine je me souviens du super bon chausson au pomme et sirop mais surtout de ma tante Pauline qui y travaillait serveuse au comptoir .. un de mes bons souvenirs d enfance...»

«Omg!!!!!! Woolworth rue Ste-Catherine ouest j'y mangeais la meilleure salade de macaroni en ville!!!!!»

«Oui je travaillais là sur la rue Arnauld à Sept Iles dans les années 60 !!! Quels beaux souvenirs que me reviennent en tête !!!!!»

«J'ai travaillé chez Woolworth Jean-Talon et Pie lx à la comptabilité pour la fontaine et la pâtisserie, je remplaçais durant à la fontaine et la pâtisserie durant les pauses à l'été de 1955 à 1958.»

«J'ai travaillé chez Woolworth à St.Henri et je gagnais .05 de l'heure de plus que le salaire des autres car je parlais anglais....et plus tard, rue Wellington à Verdun, prendre un coke fontaine et un apple dumpling.....avec les 2 enfants dans le carrosse..........c'était le bon temps.»

Comme on peut le constater avec cette sélection choisie parmi les 300 commentaires, ces fameux comptoirs n'ont pas manqué de laisser de magnifiques souvenirs dans la mémoire des gens qui ont connu ces comptoirs. Bien entendu, si vous faites partie des générations plus jeunes, il y a fort à parier que vous n'avez jamais connu ce genre de chose et croyez-moi, vous avez malheureusement manqué une bien belle expérience. Alors que sont ces comptoirs à lunch et d'où ça vient?

L'idée origine des grands magasins F.W. Woolworth, une chaîne de magasin fondés aux États Unis en 1878 à Utica, dans l'état de New York. En 1904 on retrouve six chaînes Woolworth et la division canadienne est établie à North York en Ontario dans les années 20. Ce sont alors des magasins à aubaines qui ont démarré la mode des magasins à bon marché et qui inspiré plus tard les fameux 5-10-15, nommés ainsi parce que tous les items étaient vendus à 5, 10 ou 15 sous et pas plus. Woolworth est en quelque sorte l'ancêtre lointain des magasins à un dollar qui font fureur aujourd'hui. 

Puis, quelqu'un, quelque part dans le service de direction de Woolworth, et sans que l'on ne sache qui très exactement, a une idée. Les client qui vont et viennent à la recherche d'aubaines ont parfois un petit creux. Pourquoi ne pas aménager un service de restauration sur le pouce où ils pourraient grignoter un petit quelque chose afin de s'emplir la panse pour ensuite continuer de magasiner tout ragaillardis! Avec un menu facile et peu dispendieux on attire aussi les gens qui veulent casser la croûte rapidement et en finissant ils passent aux travers différents départements qui les incitent à économiser sur différents produits aux prix alléchants. C'est une formule gagnante/gagnante qui n'est pas sans rappeler pourquoi les supermarchés mettent leurs comptoirs laitiers aussi creux dans leurs magasins, c'est pour vous tenter avec tout plein de spéciaux chemin faisant. 

Le concept est très simple en soi et s'appuyait essentiellement sur l'intégration d'un comptoir à lunch comme on en retrouvait ailleurs et qui avaient pignon sur rue. À Montréal on peut penser au fameux Montréal Pool Room par exemple. À quelques différences notables, toutefois. Ainsi, le comptoir-client et l'aire de préparation des aliments était beaucoup plus longs. Cette dernière était tout aussi étroite et comportait tout ce qu'il fallait de ça et là afin de servir les gens rapidement; fontaines de boissons gazeuses, réfrigérateurs, grille-pains... Voici d'ailleurs un menu typique de 1957:

Comme on peut le voir, il ne se trouve ici rien de bien compliqué à préparer. La plupart des éléments sur ce menu peuvent être préparés et servis en quelques minutes à peine. Les ingrédients comme le poulet, le jambon, le bacon et les œufs sont tous préparés à l'avance et conservés dans des réfrigérateurs. 

Ici on peut voir un Woolworth de Toronto photographié en 1958. Cette vue en plongée nous permet de mieux voir comment tous les éléments étaient disposés de façon à pouvoir servir rapidement la clientèle. On note aussi la présence de cloches à gâteaux directement sur le comptoir, de quoi certainement aiguiser l'appétit. Quoiqu'il en soit, le concept fait fureur et les clients emplissent les tabourets tournants. À Los Angeles le succès était tel que le comptoir du Woolworth comptait pas moins de 100 tabourets.  

Malgré les années, le succès ne dérougit pas, comme on peut le voir sur cette photo prise au début des années 70 où il n'y a aucune place libre. On note, avec amusement, que les grands spéciaux se trouvent tout juste derrière les tabourets. 

L'idée de Woolworth fait des petits et bientôt d'autres magasins emboîtent le pas en dotant leurs propres magasins de comptoirs à lunch parfaitement identiques. Ici à Montréal ce sont des magasins Greenberg, United, Kresge et plus tard Woolco. D'autres magasins, tels Eaton et Simpson's préfèrent avoir de véritables restaurants et cafétérias mais dans des zones bien définies. 

On peut admirer ici une variante intéressante. Plutôt qu'avoir des tabourets on a tout simplement installé des banquettes directement au comptoir avec une ouverture basse afin de mieux y faire passer les assiettes. Chaque banquette est assortie de sa patère pour y accrocher son manteau. Ces banquettes ne prennent qu'un peu plus d'espace que les tabourets mais en retour la clientèle y est installée beaucoup plus confortablement.

Les comptoir à lunch ne sont pas uniques à Montréal, bien entendu, mais ils ont certainement fait partie du paysage pendant de très nombreuses années. Malheureusement le concept des comptoirs à lunch popularisés par Woolworth a disparu en même temps que lorsque les magasins qui en avaient  fermé ses portes, tout comme ses compatriotes Kresge, United, Woolco et autres. Il y a bien Wal Mart dont plusieurs succursales comportent des McDonald's mais ce n'est vraiment pas la même chose. Le comptoir à lunch d'autrefois était unique en soi et c'est bien dommage qu'il n'ait pas survécu.



Le saviez-vous? En 1960 au Woolworth de Greensboro en Caroline du Nord, quatre étudiants noirs se sont vu refuser le service parce qu'ils se trouvaient dans la section réservée au blancs. L'affaire a fait tout un tabac médiatique et est aujourd'hui connue comme le «Greensboro Sit-In». 



jeudi 31 août 2017

Le blues de la rentrée

C'était bien inévitable, la rentrée scolaire tant redoutée s'amenait lentement, telle une créature impitoyable comme on en voit parfois dans les films d'horreurs. On tâchait de ne pas y penser mais le blues de la rentrée faisait aller ses longues et sinistres tentacules bien avant le début de septembre. Au début du mois d'août, plutôt, alors que l'on recevait à la maison la grotesque liste des effets scolaires à acheter avant ladite rentrée. Ce n'était, au demeurant, qu'une simple enveloppe de papier qui tombait dans notre boîte aux lettres mais le bruit qu'elle faisait s'apparentait davantage au glas lugubre d'un clocher qui annonce les funérailles des vacances d'été. Et pourtant, de ces vacances, il nous en restait encore une solide moitié à profiter de.

Vers la moitié du mois d'août, alors que l'on tentait de faire se disperser les brumes étouffantes de la rentrée en maximisant le plus possible nos journées, on se rendait à la papeterie du quartier pour y cueillir tout le matériel requis. Inévitablement on y rencontrait d'autres gamins, aussi accompagnés de leurs parents. On en connaissait certains, d'autres pas, mais on partageait tous cette moue déconfite qui trahissait notre réelle impuissance et surtout, notre grand désarroi. On ne se parlait pas, un échange de regards suffisait et en somme, résumait tout ce que l'on avait besoin de se dire. Une fois les babioles pesées, payées et emballées, on quittait, l'air encore plus penaud qu'au moment où nous étions entré. Le seul élément positif était que la liste en question ne faisait que les trois-quarts d'une page, et non soixante-quinze comme aujourd'hui. Ah non, je plaisante, mais quand même.

 
Voici quelques uns des cahiers d'exercice typiques du temps où j'étais écolier. Les fameux cahiers Canada avec, en couverture, des scènes bien typiques.

L'intérieur d'un cahier avec ses lignes et interlignes conçues spécialement pour la gente du primaire. 

Et le verso qui comprenait les tables de mathématiques auxquelles on ne pouvait échapper. Plusieurs vont certainement se rappeler passer de longs moments à mémoriser ces foutues tables.

Mais ce n'était pas terminé, que non! Encore fallait-il magasiner de nouveau, cette fois pour des vêtements, car nous avions, pour la plupart, outre-grandi nos fripailles de l'année précédente. Ah, peut-être pas de beaucoup, mais il était nettement plus confortable de grandir dans du linge un peu trop grand que d'avoir continuellement l'air de quelqu'un dont le sous-sol est inondé en permanence. 

Pour les manuels scolaires, ça dépendait de l'institution que l'on fréquentait. Dans certains cas il fallait aller acheter les livres, un exercice tout aussi démoralisant, sinon plus, qu'aller acheter les effets scolaires. C'était surtout parce que l'on avait déjà un aperçu des fariboles que les professeurs s'activeraient avec un acharnement dévoué à nous enfouir profondément dans le crâne durant les prochains mois. Ces livres-là, comme ils nous «appartenaient», on pouvait gribouiller dedans (rien de plus jouissif que de fignoler des soucoupes volantes détruire des problèmes de mathématique avec des rayons lasers) et, bien entendu, les conserver à la fin de l'année.

Dans d'autres cas, les livres se trouvaient déjà à l'école dans des armoires et les élèves se les passaient d'année en année. À la fin complètement se trouvait un Ex Libris où l'on inscrivait notre nom et l'année scolaire en cours et l'on pouvait du même coup voir tous les pauvres ilotes qui avaient ramé dans la galère au son du tambour avant nous. Signe de la désuétude, certains manuels dataient des années 50, comme le fameux manuel de mathématiques Beaudry, où les livres d'histoires pondus par les Frères des écoles chrétiennes à la même époque. C'est tout dire.

  Voici le livre de lecture que j'ai eu en deuxième année et ce, même si c'était à l'usage des élèves de cinquième.

Je n'étais pas encore né lorsque ce livre a été publié et distribué dans les écoles. Notez, avec amusement peut-être, que le matériel scolaire destiné aux élèves devait être dûment approuvé par le Comité Catholique du Conseil de l'Instruction Publique, une sorte de création hybride de gouvernance dont la tâche consistait à superviser et contrôler jusqu'à un certain point la partie catholique du système public d'éducation québécois. En 1960 il ne restait plus que trois ans avant que ce comité ne soit aboli pour être remplacé en 1964 par le Sinistère... pardon, le Ministère de l'Éducation du Québec. 

Toujours en deuxième année, mon livre de sciences, écrit par le très excellent Fernand Séguin. Çui-là, je l'aimais bien parce que Séguin était un vulgarisateur très habile.

Les Éditions du Renouveau Pédagogique qui ont édité ce livre, ont fait une très grosse erreur en utilisant des petites voitures Dinky afin d'illustrer certaines explications. Ça ne prenait que ça pour je m'évade et me mette à m'imaginer jouer avec ces voitures. 

Mon livre de grammaire de sixième et dont les illustrations à l'intérieur ont été torchées par un chimpanzé en boisson. 

Et le clou dans le cercueil pour certains, il y avait l'achat du sac d'école, tout simplement parce que j'avais joyeusement oblitéré celui de l'année précédente. J'avais toujours professé un goût pour le sac à dos classique en cuir brun, parce que c'était vachement plus facile, et pratique, à transporter, surtout lorsqu'il était rempli de livres. Plutôt, on m'avait acheté le sac, également en cuir brun, qui ressemblait à une vieille valise et que l'on ne pouvait transporter qu'à la main.  


Sitôt ces funestes obligations remplies, on pouvait respirer (un peu) pour les quelques semaines à venir tout en ne pouvant se soustraire à l'inévitable guillotine dont la lame s'abattrait sur nous plus rapidement que l'on ne le croyait. 

Certains, plutôt extra-terrestres, aimaient la rentrée et tout son ténébreux décorum. Ils jubilaient même. L'extase qu'ils ressentaient avec l'achat des fournitures et des vêtements, n'avait d'égale que la première journée d'école proprement dite. Pour eux, la rentrée n'était rien de moins que le Jour J, l'ultime débarquement qui les délivrait de la vacuité des vacances d'été où l'absence de structure académique rigide les rendait dingues. Peu d'espoir pour ceux-là. Pour les autres, dont moi, la rentrée scolaire était telle que l'a si bien illustré Bill Waterson dans sa série Calvin & Hobbes:

Au jour fatidique il se trouvait un paradoxe assez singulier. Durant les vacances d'été je me levais toujours à l'aube et j'étais dehors au moment où mes amis en avaient pour quelques heures à ronfler encore. Mais au matin de la rentrée, j'étais une plaque de tôle, et mon lit un immense électroaimant. Déjeuner alors que le soleil se levait était une tâche qui s'apparentait maintenant à une corvée alors que durant les vacances il s'agissait d'un plaisir renouvelé. Fallait que je mette mes beaux pantalons, et mes nouveaux souliers en cuir qui, justement, faisaient couic-couic en marchant. Puis le chandail et finalement le veston, qui complétait parfaitement mon uniforme de prisonnier. Dans la rue le spectacle des enfants qui allaient vers l'école tentant de fuir la morosité en pensant aux amis qu'ils reverraient, détonnait foncièrement avec la veille, où le quartier était encore animé de gamins et gamines qui pédalaient et s'amusaient au parc en culottes courtes.

Un autre paradoxe était la température. Le jour avant la rentrée on se baladait à vélo avec un beau 22 ou 23 degrés et dès le lendemain, pouf! Ça chutait automatiquement de 10 degrés. Je ne sais pas pourquoi, c'était comme ça.  

Revoir les anciens camarades dans la cour d'école était une joie, bien entendu, mais de courte durée. On se racontait nos vacances, les endroits visités et tout, mais cette joyeuse civilité prenait justement fin lorsque l'institutrice s'amenait pour faire sonner la cloche qu'elle tenait à la main. Et du coup le bétail que nous étions se mettait en branle afin de se disposer en rang de deux, des plus petits aux plus grands. On entrait ensuite à l'intérieur où, dans la classe, on se choisissait un pupitre, à moins qu'il ne nous ait été préalablement réservé. Le siège dur donnait la mesure de l'année à venir en terme de confort, chose dont l'institutrice ne se souciait guère dans son trône de fer bien rembourré. 

Maintenant ouvrez votre manuel de mathématiques à la page douze.




Le saviez-vous? La grande majorité des écoles japonaises n'ont pas d'employés d'entretien. Le nettoyage est assuré par l'ensemble des élèves, une pratique prenant racine dans la tradition bouddhiste où la propreté est associée à la moralité. 

mardi 15 août 2017

Morceau de Montréal: le restaurant Le Toit rouge

À la fin des années 60 la rue Sherbrooke, dans l'est, comptait une petite brochette de restaurants populaires et bien établis. Ainsi on retrouvait le Réveillon, doublé du lounge Le boudoir. Puis il y avait le A&W avec son service au volant (dont je vous ai parlé ici). Tout juste passé le boulevard de l'Assomption c'était l'Aiglon, à même le Sheraton Fontainebleau. Tout juste avant le rue Dickson c'était le fameux Sambo, auquel j'ai également consacré un article ici. Et un peu plus loin à l'est se trouvaient le Kiwi, Dominic Sous-Marins, le Go Go Curb et le Tic Toc. 

En 1970 il s'en ouvre un nouveau, au coin sud-ouest de l'intersection des rues Sherbrooke et du boulevard de l'Assomption: Le Toit rouge. Il est simplement nommé ainsi en raison de la couleur de sa toiture. Le voici, tel qu'il apparaissait peu de temps après son ouverture.

(Source: Collection personnelle de cartes postales)

Le toit rouge s'inscrivait en genre et en nombre dans le style des restaurants du temps. Ainsi, on offrait une cuisine dite «canadienne française» qui incluait des grillades sur charbon de bois, du poulet rôti et quelques mets italiens. Le menu était conçu pour pouvoir plaire à tous les membres de la famille, peu importe l'âge. Quant au décor, il était des plus classiques; dessus de tables en «arborite» simili-bois, banquettes de vinyle rouge ainsi qu'une fenestration abondante avec des rideaux rouges (bien entendu). Heureusement on n'avait pas poussé jusqu'à l'extravagance du rococo mexicain que l'on retrouvait dans plusieurs restaurants. Et pas de mini juke-box à chaque table non plus. On comptait aussi, comme c'était la tradition, une salle de réception pour tous les événements à célébrer avec invités nombreux. Autres petits, et tout aussi charmants éléments traditionnels; la distributrice de cigarettes à l'entrée, le gros bol de menthes à prendre avec une cuillère près de la caisse, cartons d'allumettes et cure-dents, aussi à la menthe. 

Une enseigne qui ne manquait pas d'attirer l'attention.
(Photo: Archives de la ville de Montréal)

À cette époque, à peu près tous les restaurants comportaient un bar salon. Si le Réveillon avait son Boudoir et que le Sambo avait son Mirage, le Toit rouge avait aussi le sien, mais ne portait pas de nom particulier. Cette situation va changer quelques années plus tard lorsque le Toit Rouge va inaugurer son nouveau bar salon aménagé en-dessous du restaurant et qui va porter le nom de La Cachette. Pour y accéder, il suffisait d'emprunter une entrée à part qui se trouvait à même le stationnement et sur laquelle se trouvait l'enseigne au néon affichant le nom du bar. Les gens descendaient un escalier et se retrouvaient carrément en-dessous du restaurant. Voici d'ailleurs quelques petits souvenirs de l'endroit, pigés à même ma petite collection personnelle; un bâton mélangeur pour les boissons (swizzle stick, j'en ai un bon petit paquet et je vous reparlerai dans un article subséquent), un carton d'allumettes, chacun faisant la promotion du restaurant et du bar et le verso de la carte postale dont le recto se trouve plus haut. 


Ces petits outils de promotion étaient ingénieux car ils ne coûtaient pas cher à faire produire et tout le monde s'en servaient. De nos jours c'est là quelque chose qui ne se voit à peu près plus, surtout les cartes postales. Certains restaurants offraient encore plus, comme des ballons pour enfants et des stylos, tous au nom de l'établissement. 

Le Toit rouge a connu de bien belles années, enfin, jusqu'au début des années 2000. Le restaurant et le terrain sur lequel il se trouvait ont été vendus au Groupe Maurice, qui a démoli le bâtiment pour y ériger une résidence pour personnes retraitées. Il s'agissait du dernier restaurant parmi ceux mentionnés plus haut, les autres ayant tous disparu bien avant, même ceux qui sont apparus après comme le Dallas BBQ, le Jardin Tiki et le Joli moulin. Il existe toutefois un autre restaurant Le Toit rouge, lequel se trouve non loin de l'ancien, plus à l'ouest et à même l'Hôtel Universel, sans qu'il n'y ait de lien entre les deux cependant. Son menu semble néanmoins assez semblable au Toit rouge original. 




Le saviez-vous? Le plus vieux restaurant à Montréal est le Montreal Pool Room, lequel a été ouvert en 1912. Toutefois, le record pour un restaurant toujours en opération revient au Sobrino de Botín à Madrid et qui a été inauguré... en 1725.